IN MEMORIAM

Charles Ferdinand Ramuz

Écrivain suisse né à Lausanne (1878 – 1947)

 

 

D e r b o r e n c e

 

Récit

 (onzième partie)

 

Thérèse avait été se coucher.

 

C’était dans leur maison à eux, une maison qui avait été remise à neuf exprès pour eux. Le lit était un grand lit de mélèze, un lit carré, c’est-à-dire aussi long que large, et qui, fixé au mur par des chevilles, montait presque jusqu’au plafond sur ses hauts pieds.

 

- Je peux m’y coucher en travers quand il n’est pas avec moi.

 

Mais il redescendra bientôt, il redescendra de la montagne ; et voilà, je lui dirai : « Mon seigneur, entrez dans le lit. »

 

Elle s’amusait à penser à lui, parce qu’il y a deux places. Elle lui dirait : « Tu sens la montagne, tu sens la fumée et le bouc... Ça ne fait rien, mon seigneur, disait-elle, venez contre moi tout de même, parce que je suis seule et j’ai froid. »

 

Pourquoi est-ce qu’ils nous auraient fait un lit si large, si ce n’était pas pour y être deux ? »J’y peux coucher en longueur, vois-tu, mais j’y peux coucher en largeur si je veux, ça m’ennuie ; viens vite près de moi », dirait-elle.

 

Elle lui dirait : « Mets-toi là, mais je te défends de me toucher... Il faut d’abord que je te parle ; c’est un secret... Promets que tu ne le répèteras à personne... Promets-tu ? »

 

Je lui tiendrai les mains, s’il le faut. Je lui dirai :

 

« Ne me touche pas... Mon seigneur, oh ! mon beau seigneur, ce que vous faites est défendu. »

 

Et lui, il dirait : « Un petit baiser, rien qu’un... »

 

Elle dirait : « Où ? »

 

- « Sur le pâle de l’œil. »

 

« Non, dirait-elle, parce que j’ai d’abord quelque chose à te dire. Tourne ta figure en l’air, moi je mets ma tête à plat, comme ça tu ne piqueras plus. Et comme ça j’aurai ton oreille tout près de ma bouche, c’est à cause du secret, Antoine... »

 

Elle s’est retournée encore dans le grand lit et les heures de la nuit commençaient à passer. Peut-être qu’elle s’était assoupie.

 

Il a dû faire un peu d’orage.

 

Lui disait : Ce secret, qu’est-ce que c’est ? C’est de l’argent ? C’est une visite ? »

 

Elle disait : « Devine ! »

 

Il continuait à faire de l’orage. Le bruit, qui avait commencé dans un rêve, glisse tout doucement à la réalité. Elle ouvre les yeux, elle l’entend toujours. C’est un roulement de tonnerre.  Il se prolonge et gronde au-dessus des montagnes, du côté du nord ; ensuite elle l’entend qui vient, avec des cabots, comme un char lourdement chargé de billes de sapin qui s’entrechoquent ; il passe au-dessus d’elle ; enfin, il va se heurter, de l’autre côté de la vallée, à la chaîne du sud qui le renvoie.

 

Il revient en arrière, se heurtant à lui-même.

 

Les contrevents battent, on entend tomber une échelle ; les croisées de la chambre de Thérèse, qui étaient mal fermées, s’ouvrent toutes grandes.

 

Elle a eu froid dans sa chemise pendant qu’elle va vite les fermer, mais alors ce qu’elle voit aussi, c’est qu’il n’y a point d’éclairs, malgré que le tonnerre dure, faisant au-dessus du toit comme des remous coupés de craquements.

 

Elle voit que la nuit est belle, et, dans un bain de clair de lune, les arbres se tordent bizarrement encore, levant les bras avec leurs feuilles toutes dressées comme des poils ; puis, retombant, sont immobiles, et recommencent à être ronds, sous cette douce pluie brillante qui s’égoutte sur leur plat comme sur des plumes bien lisses.

 

Qu’est-ce qui se passe ?

 

Elle entend qu’on parle dans la rue, la cuisine a une fenêtre qui donne de ce côté-là, elle est pieds nus. Le tonnerre se tait peu à peu.

 

Il y a eu quelques craquements encore, comme dans la cloison de bois d’une chambre quand la température change ; puis tout est redevenu tranquille, semble-t-il, sauf que,  partout dans le village, les fenêtres et les portes s’ouvrent. Des têtes se montrent aux fenêtres, qui disent : « Qu’est-ce que c’est ? »

 

Les gens se tournent les uns vers les autres. On lève la tête ; on voit que les étoiles sont à leur place ordinaire : une grosse rouge, une verte,   une petite qui est blanche,  entre les toits.   Des pointues, des rondes, les unes qui bougent, les autres qui ne bougent pas. On disait :

 

- C’est pas un orage.

 

Elle, elle n’ose pas trop se montrer.

 

Les hommes ont passé un pantalon, les femmes ont mis une jupe par-dessus leur chemise ; on entend une voix de femme qui dit :

 

- Et ! sait-on ?

 

Elle n’ose pas se montrer, sa chemise tient mal et lui glisse de l’épaule.

 

- Sait-on jamais ?... Il y en a qui sont coupés en deux par la montagne. Il peut faire beau chez nous et vilain chez les Allemands...

Les gens regardent vers la montagne qu’on n’aperçoit que de place en place vers le nord, entre les maisons ; tout est calme et jusque sur les crêtes.

 

- Pensez-vous ? On verrait bien la lueur.

 

- La lueur de quoi ?

 

- Des éclairs...

 

- Ou bien ils font sauter des mines, a dit quelqu’un.

 

- Tu es fou. Moi, je dis que c’est un tremblement de terre. Mon lit m’a bougé sur le dos.

 

- Le mien aussi.

 

- Moi, dit un des Carrupt, car ils sont presque tous Carrupt à Afre, c’est un tonneau que j’avais mal calé. Il a roulé jusque contre la porte de la cave.

 

Les hommes sont blancs et noirs dans la lune ; les femmes font des taches noires qui bouchent presque l’ouverture des petites fenêtres éclairées où elles se tiennent.

 

- Mais le bruit ?

 

- Oh ! dit un autre, le bruit, ça fait toujours du bruit, les tremblements de terre.

 

- Et le vent ?

 

- Ça fait du vent.

 

- Tu crois ?

 

- Je sais.

 

- Et alors quoi ?

 

- Alors, c’est fini.

 

- Alors, on va se recoucher ?

 

Quelqu’un a demandé encore :

 

- Quelle heure est-il ?

 

On a dit :

- Deux heures et demie.

 

C’est maintenant le vingt-trois juin.

 

Thérèse écoute toujours, mais les portes se ferment l’une après l’autre, les fenêtres se ferment aussi ; tout est devenu parfaitement paisible non seulement dans le ciel, mais sur la terre, et autour d’elle dans le village, où il y a seulement le babillage d’une fontaine qui a recommencé à se faire entendre et ne se taira plus jusqu’au matin.

 

Charles Ferdinand Camuz        

 

continuera  dans le prochain numéro