Mariette Cirerol

 

Les Cahiers de Manuel

 

Cahier 5 – Chapitre 3

 

 

- J’aimerais que tu me présente à cette famille Gitane. J’ai très envie de la connaître et je crois que le plus tôt sera le mieux.

 

- On peut y aller maintenant, si tu veux. Ils plaisent beaucoup à Gregorio ; et, tu verras comme tu ne manqueras pas de tomber sous leur charme.

 

- Maintenant !? ... Ils habitent à Madrid ?

 

- Non, pas à Madrid ; à Grenade ; à l’Albaicín.

 

- Fabuleux ! ... J’ai toujours eu envie de connaître Grenade. ... Mais c’est un peu loin, tu ne crois pas, pour partir comme ça, tout de suite, à l’aventure, sans crier gare. ... Qu’est-ce qu’il dirait, ton mari ? ...

 

- Mais non, voyons ! ... Tu as mal compris. ... J’ai dit « maintenant » comme ça, pour dire bientôt, le plus tôt possible. C’est une façon de parler, tu comprends ? ... On pourrait y aller demain. En voiture, ce n’est pas si loin ! ... Mais, il y a tellement de choses à voir, là-bas, que le mieux serait d’y rester quelques jours. Qu’est-ce que tu en penses ?

 

- Que c’est une bonne idée. Mets-toi d’accord avec Gregorio. Quant à la date, je proposerais la Semaine Sainte.

 

- Qui est le commencement du printemps ... ; je crois que c’est un moment parfait pour visiter Grenade. Cependant, on ferait bien d’y aller demain aussi ; et à plusieurs autres reprises avant la semaine de Pâques ; nous en aurons besoin pour bien nous imbiber de l’environnement, des us et coutumes de ses habitants. Ça nous aiderait à travailler.

 

- Tu as peut-être raison. Allons-y donc ! ... C’est toi qui prends l’initiative, toi qui as la voiture, toi qui conduis ... À moi, ça m’arrange ... Alors ?! ...

 

Et voilà comment commence la coopération avec les Martínez Sierra pour la création de L’Amour Sorcier.

 

Comme elle est belle et comme elle est gaie, Pastora Imperio ! Et sa famille est si intéressante ! Surtout sa mère, Rosario la Mejorana, qui nous raconte des histoires gitanes, et sur les lieux mêmes où elles se sont produites. Elle nous parle des gens de sa race, de leurs ambitions, de leurs joies et de leurs peines. Quand elle parle, ses paroles se gravent dans mon cerveau sous forme de musique ; et quand je retourne m’enfermer dans ma chambre, je n’ai plus qu’à les écrire dans mon cahier.

 

Lors de notre première visite à Grenade, María me banda les yeux avec son écharpe et me fit pénétrer dans l’enceinte de l’Alhambra, encore inconnue pour moi. Nous nous amusions comme des enfants : elle me menait par la main aux lieux les plus beaux, puis m’enlevait le bandeau, jouissant de mon émerveillement de mes exclamations d’admiration. L’Alhambra m’éblouissait par sa beauté. Je l’avais imaginée belle, j’avais dépeint le bruit de l’eau, le reflet de l’eau, le souvenir de ceux qui furent ses habitants ; le souvenir des temps heureux, des temps malheureux, qui subsistent encore dans ses murs ; la douleur de ceux qui furent obligés de l’abandonner ; d’abandonner cette belle Alhambra, cette magnifique Alhambra, cette oeuvre d’Art qui perdure et perdurera à travers les siècles !; cette Alhambra qu’ils avaient créée !, qu’ils avaient construite à la sueur de leur front ; cette Alhambra qu’on leur interdisait de revoir ! ... J’avais mis tant de beauté, tant de mystère en la décrivant dans ma musique, en dépeignant ses jardins surtout, sous le regard de la lune, des étoiles et même du soleil, qu’il était devenu presque inévitable qu’en la voyant de mes propres yeux, j’en sois déçu. ... Et pourtant, c’était tout le contraire !!!

 

De retour à Madrid, je me suis assis au piano et j’ai joué les Nuits des Jardins d’Espagne, pour revivre dans mon imagination, mon inoubliable visite à l’Alhambra de Grenade.

 

                                                                                                                                                                         Â suivre ...