Mariette Cirerol

 

Les cahiers de Manuel

 

Cahier 5  - Chapitre 5

 

Je respire enfin !...

Enfin un peu de paix ! ... C’était vraiment nécessaire ! ... Depuis que je suis retourné de Paris, je n’arrête pas de me déplacer pour une chose ou pour une autre. Les premiers mois ont été très difficiles. Il a même fallu que je me cherche du travail. Je m’offrais pour n’importe quoi, afin de pourvoir aux besoins de ma famille. Je frappais à toutes les portes, j’écrivais à tous mes amis, à toutes les entreprises dont l’adresse me tombait sous la main... Ce sont les Martínez Sierra qui m’ont le mieux reçu. Ils m’ont confié la rédaction de la partie musicale de leurs pièces. J’ai collaboré, et je continue à collaborer avec eux ; et maintenant c’est à mon tour de leur offrir du travail comme imprésario et librettiste.

 

Le succès de LA VIE BRÈVE, à Madrid, en novembre 1914, m’a ouvert bien des portes, et 1915 se montre sur un meilleur augure.

 

En effet, le 15 janvier, la ville de Madrid nous a rendu hommage, à Joaquín Turina et à moi, en donnant un concert en notre honneur. J’en ai profité pour étrenner mes SEPT CHANSONS ESPAGNOLES, qui ont été chantées par Luisa Vela.

 

Le 8 février, j’interprète en musique, un poème de Gregorio Martínez  Sierra  :  LA  ORACIÓN  DE  LAS  MADRES  QUE TIENEN A SUS HIJOS EN BRAZOS (La prière des mères qui portent leurs enfants dans les bras), pour l’inauguration de la Société Nationale de Musique.

 

Depuis le mois de mars, je travaille avec María de la O Lejárraga, dans un projet que nous appelons : PASCUA FLORIDA (Pâques fleuries). Il s’agit d’un bouquet de chansons sur des coutumes et des lieux typiques qu’il nous faut connaître et parcourir avant de commencer à écrire, et qui nous fait voyager dans les alentours de Grenade, Ronda, Algeciras et Cadix.

 

Je travaille avec Grégoire pour sa nouvelle pièce : AMANECER (Lever du jour), qui va bientôt être étrennée au théâtre Lara de Madrid.

 

Et, maintenant, je suis ici, à Sitges, en train de créer mon AMOUR SORCIER.

 

Je travaille jusqu’à très tard dans la nuit ; parce que le matin, j’ai besoin de tout mon temps pour faire ma toilette, mes exercices de gymnastique, assister à la messe ; et pour accompagner María au marché quand elle me le permet, parce que ça, c’est tout une histoire ! Une histoire qui se répète irrémédiablement tous les jours.

 

- Attends-moi, María ! ... Ne pars pas sans moi ! ... J’en ai encore pour dix minutes, pas plus !

 

- Fais tranquillement ta toilette. Je me débrouille très bien toute seule.

 

- Je sais, mais il vaut mieux que je t’accompagne... Je me dépêche ! ... Ne pars pas sans moi ! ...

 

- C’est bon, j’attends dix minutes, pas une de plus ! ... puis, je m’en vais !

 

Et les dix minutes passent, et elle s’en va. Elle s’en va, et moi, j’ai à peine terminé ma gymnastique et je dois encore faire ma toilette. Ou bien c’est María qui est trop rapide, ou bien c’est moi qui suis trop lent ? Le plus sûr, c’est qu’elle ne fait pas la moitié des choses que, moi, je me sens obligé d’exécuter avant de sortir.

 

Elle se moque de moi. Elle ne comprend pas pourquoi j’insiste tellement à l’accompagner. Elle ne comprend pas que ça peut être dangereux pour une jeune et belle femme, de se promener seule dans un  lieu aussi isolé. Le chemin est long pour arriver au village, et elle y va à pied, soi-disant pour profiter de la fraicheur de l’air matinal ; c’est bon pour la santé, dit-elle. Elle a raison, je ne peux pas dire le contraire, mais tout de même ! ... Elle pourrait m’attendre ! ... Ma foi, c’est comme ça. Elle est têtue comme une mule ... Seulement voilà, moi je ne suis pas tranquille avec ma conscience, et il faut que j’aille à sa rencontre ; à pied aussi, je n’ai pas de voiture et ne sais pas conduire... Elle est parfois bien près de la maison lorsque je réussi à la rattraper. Et elle se met à rire, à rire, à s’en tordre les côtes ! Je m’en sens tout décontenancé.

 

- Tu devrais m’attendre, María. Je pourrais au moins t’aider à porter les sacs. Ils sont lourds pour toi.

 

- Ne t’en fais pas, je suis forte ! ... Au marché, il faut y aller tôt, autrement on ne trouve plus rien ; et toi, tu aimes faire la grasse matinée ! Mais je t’aime bien quand même. Nous irons ailleurs ensemble, et pas le matin !

 

- Non, pas l’après-midi. Laisse tomber ! ... Je travaille toutes les nuits jusqu’à l’aube. C’est pour ça que je ne peux pas me lever plus tôt.

 

- Alors, nous sortirons pour travailler. On pourrait retourner à Grenade, au Sacro Monte.

 

- D’accord, mais d’abord il faut que l’AMOUR SORCIER soit terminé pour que le voyage serve à mettre au point les derniers détails.

 

- Nous nous amuserons bien, tu verras. Tu te souviens du pain de Ronda ?, du délicieux, du savoureux pain de Ronda ! Comme il était bon ! Ni toi ni moi n’en avions mangé de si bon ! On sentait son odeur à dix lieues à la ronde et on courait se régaler.

 

- Comment l’aurais-je oublié ?

 

- Tu sais ? J’ai terminé d’écrire la chanson. Tu veux la lire ?

 

- Je lui jetterai un coup d’œil, pas plus ! D’abord, il faut que je termine l’AMOUR SORCIER.

 

- Bien sûr ! ... ... Et voilà ! Nous sommes arrivés ! ... Tu vois comme je n’ai besoin de personne pour m’aider ! ... Tu étais là, à côté de moi, et tu n’as même pas eu l’idée de me prendre un sac ! ...

 

- Mon Dieu, quelle honte ! ... Ce que je peux être distrait ! ... Vraiment ! Je n’ai pas d’excuses ! ... Je ne sais pas comment me faire pardonner...

 

- Bah !, ne t’en fais pas ! ... Je ne l’ai dit que pour te taquiner ! ... Va travailler un peu pendant que je prépare le déjeuner... Tu ne crois pas que tu ferais bien de te chercher une compagne ?

 

- Pourquoi ? J’en ai déjà une... Et elle va me préparer à manger. N’est-ce pas ?

 

- Si, mais je ne serai pas toujours là !... Je suis une femme mariée qui n’a pas l’intention de divorcer.

 

- Le contraire me chagrinerait énormément, n’en doute pas ! Seulement, tu oublies que ton mari est aussi mon ami et que je peux compter sur lui autant que sur toi. Deux fidèles serviteurs ne sont-ils pas suffisants ? Et puis, nous avons un  ami commun  qui nous prête sa maison ! ... Je suis comblé. Que puis-je désirer de plus ?

 

- L’amour sorcier !

 

- Je l’aurai aussi, celui-là, et ce sera une merveille, tu verras !

 

- À ta façon !...

 

- À ma façon, bien sûr ! Comment pourrait-il en être autrement ?

 

La conversation devenait parfois très dangereuse. Ce serait le comble qu’elle s’éprenne de moi ou que je m’éprenne d’elle. Je ne me le pardonnerais jamais ! Je préfère qu’elle me prenne pour un imbécile. Je ne comprends pas comment Gregorio peut rester si tranquille en sachant sa femme, qui est une coquette, et très belle en plus, toujours en compagnie d’hommes. Elle voyage partout sans lui pour des raisons de travail, parfois avec moi. Et il n’est pas jaloux du tout ! ... Il doit être bien sûr d’elle... Je ne ressemble en rien à un Adonis, mais il y en a d’autres que ... Enfin, je l’admire. Je les admire tous deux d’avoir tellement confiance l’un en l’autre.

 

De toute façon, ce qui m’intéresse, à moi, c’est la musique. N’est-elle pas la beauté que Dieu me donne ? Je m’en rends bien compte et je travaille avec passion pour la garder, cette beauté ; et la garder dans son plus bel éclat. Je fais chanter les notes au compas du sang qui court dans mes veines. Quand mes doigts s’appuient sur les touches noires et blanches, le plaisir sensuel que je ressens n’a pas de limites. Et plus mon imagination et ma passion s’échauffent, plus la musique est belle.

 

Continuera dans le prochain numéro