IN MEMORIAM

 

Charles Ferdinand Ramuz

 

Écrivain suisse né à Lausanne

(24 septembre 1878 / 24 mai 1947)

 

 

Derborence

Récit - (treizième partie)

 

Maurice Nendaz brusquement s’était arrêté ; il écoute ; il dit à Justin :

 

- Tu entends ?

 

Il s’est penché sur le vide ; Justin qui l’a rejoint se penche de même que lui ; et ce qu’on entendait, c’est qu’on n’entendait rien, c’est-à-dire plus rien.

 

La voix rauque qui parle là, c’est-à-dire à cinq cents mètres au-dessous de vous, au fond de la gorge, s’était tue. Ou était du moins en train de se taire, étant déjà pleine de faiblesse et coupée de silences comme quand on serre quelqu’un à la gorge, et il crie de moins en moins fort, de moins en moins.

 

C’est cette étroite fissure qu’il y a là, ce coup de sabre qui a été donné en travers de la montagne.

 

L’eau longtemps a scié la roche de haut en bas, comme quand les scieurs de long font monter et descendre leur lame dentelée dans un tronc de chêne, l’un debout dessus, l’autre dessous.

 

Elle s’est ainsi ouverte au cours des âges (ah ! quel patient et minutieux travail !) un étroit canal aux parois verticales, qui se touchent presque par place ou se surplombent ; au fond duquel elle coule elle-même, n’étant plus vue, mais faisant entendre d’ordinaire une espèce de long soupir continuel, qui monte en s’amplifiant d’écho en écho.

 

Or, voilà que le bruit de l’eau ne s’entendait plus ; et Nendaz écoute et Nendaz a dit :

 

- C’est bien ce que je pensais.

 

- La Lizerne ? a dit Justin.

 

- Oui.

 

- Alors quoi, elle est bouchée ?

 

Nendaz hoche la tête, il se redresse ; et, comme le jour continuait à grandir, on a pu voir que le chemin n’était pas interrompu, mais qu’il prenait brusquement de côté derrière la coupure, s’engageant à angle droit dans la gorge qu’il remontait.

 

Il allait maintenant presque à plat au flanc des rochers ; on le voyait s’allonger devant soi sur un assez grand espace, allant parallèlement au torrent ; il traversait à un moment donné des éboulis ; puis il y avait un tournant où il cessait d’être vu.

 

Et Nendaz, ayant encore hoché la tête, s’était remis en route ; il a poussé  jusqu’à  ce tournant,  d’où la vue s’étend librement au loin vers le nord ; alors il montre quelque chose qui est là-bas, qui est dans les airs, quelque chose qui vient d’apparaître au-dessus d’une dernière coupe boisée ; quelque chose de jaunâtre, quelque chose qui brille dans la lumière du matin, quelque chose de plat comme une planche de sapin dont le bout dépassait déjà les sommets environnants.

 

- Tu vois ?

 

Justin fait signe que oui.

 

- Tu sais ce que c’est ?

 

Justin dit que non.

 

- Tu crois que c’est la vapeur, hein ? ou de la fumée ? ou que c’est le brouillard qui se lève ? regarde bien. Parce que la fumée frise, ou quoi ? et le brouillard c’est en copeaux comme quand le menuisier pousse son rabot sur la planche. Non, tu vois, ça monte tout droit, c’est lisse. Tu ne devines pas ?...

 

Justin n’a pas eu le temps de dire s’il avait deviné ou non : on venait sur le chemin. Des pierres se sont mises à rouler sans qu’ils eussent encore vu personne, puis ils voient. C’était un jeune garçon de quatorze ans environ, c’est-à-dire un peu plus jeune que Justin. Il était brun et gris à cause d’une culotte qui s’arrêtait au-dessus des souliers et d’une chemise sale. Il courait, il faisait quelques pas en marchant, il se remettait à courir. Il venait droit sur les deux hommes, il ne semblait même pas les avoir aperçus. Mais, eux, ils l’avaient vu et ils ont vu aussi qu’il devait avoir un trou à la tête ou une blessure dans les cheveux, d’où le sang avait coulé sur sa joue et avait séché sur sa joue, s’y mélangeant avec ses larmes ; car il pleurait, puis il cessait de pleurez, puis, un gros sanglot de nouveau lui venait dans la poitrine et il se mettait à courir plus vite en le ravalant.

 

- Tu le connais ?

 

- Oui, dit Justin... C’est un Donneloye de Premier... Il s’appelle Dsozet. Il doit venir de Zamperon.

 

Alors Nendaz ouvre les bras tout grands, lui barrant le chemin ; mais est-ce que l’autre s’est seulement douté de la présence de Nendaz, ayant les yeux bouchés par les larmes ? Il venait, il ne s’arrête pas, il arrive droit sur Nendaz ; et Justin dans sa surprise n’avait même pas fait un geste, tandis que Nendaz s’écarte, ayant peur d’être bousculé, à cause de l’à pic qui commençait tout au bord du chemin.

 

L’autre passe.

 

Et l’autre s’éloigne déjà ; alors Nendaz à Justin :

 

- Dépêche-toi ! Cours-lui après, rattrape-le ! Il s’agit que tu arrives avant lui au village. Et tu vas chez le président, tu entends. Et tu diras au président de venir me rejoindre avec deux ou trois hommes...

 

Justin était déjà parti ; Nendaz s’est mis à crier :

 

- Tu lui diras que c’est à Derborence. Oui, le bruit qu’il y a eu cette nuit, le coup de vent. Et ces fumées... Les Diablerets...

 

Il criait toujours :

 

- Les Diablerets qui sont venus en bas...

 

 

 

Les Diablerets                    continuera