IN MEMORIAM

Charles Ferdinand Ramuz

Écrivain suisse né à Lausanne

(24 septembre 1878 / 24 mai 1947)

 

 

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Derborence

Récit - quatorzième partie

 

C'est une heure plus tard que la civière s'est présentée.

 

Ils descendent quelquefois sur une civière une chèvre blessée, ceux des chalets d'en haut, quand une chèvre, par exemple, s'est arraché une corne en se battant ou bien s'est cassé la patte. Ils l'attachent sur une civière, ils la couvre d'une vieille toile à fromage. Un des hommes empoigne la civière par devant, l'autre l'empoigne par derrière.

 

On les rencontre quelquefois ainsi sur les sentiers de la montagne, et ils descendent avec lenteur, avançant en même temps le pieds droit, avançant en même temps le pied gauche, à cause de la balancée.

 

On les voit venir de loin. On se dit : "Qu'est-ce qu'ils portent ?" Puis un coup de vent soulève le bord de la toile ou bien c'est la bête elle-même  qui,  en redressant la tête, l'écarte ; alors on se rassure, parce qu'on voit sa barbiche, on voit l'espèce de pompon qu'elle a sous le menton, ses beaux yeux vifs et étonnés ; pendant que son petit museau entrouvert à la langue rose laisse échappé un cri râpeux et tremblotant.

 

Ils portaient bien une civière, ce matin-là, et elle était bien recouverte d'une toile à fromage, mais ce n'était pas une chèvre qui était couchée dessus. Quelque chose de plus lourd, quelque chose de plus long. C'était quelqu'un, c'était une personne qui était même trop longue pour la civière, de sorte qu'une partie de sa masse la dépassait et pendait par devant. On voyait que c'était deux jambes.  Et, à l'arrière de la civière, on avait disposé  une housse d'oreiller à carreaux rouges et blancs et bourrée de foin, pour la tête, car c'était un homme qui était porté, ce matin-là, et difficilement porté.

 

Ils étaient quatre pour le porter ; ils se relayaient deux par deux.  Quatre des hommes de Zamperon, dont Biollaz et Loutre ; et les deux qui portaient la civière allaient devant, les deux autres suivaient les mains vides.

 

A un moment donné, ceux qui portaient la civière la posaient sur le chemin ; les autres alors venaient prendre leur place.

 

Ils marchaient ainsi, chaque fois, cinq ou six minutes, tout à tour, sur le chemin étroit et difficile ; ils en avaient pour quatre ou cinq bonnes heures, car c'est aussi un long chemin. Ils avaient à descendre la gorge d'un bout à l'autre, sous un ruban de ciel guère plus large, ni moins tortueux qu'elle ; et allaient là tour à tour, deux par deux, les bras raidis, les épaules tirées en bas, le cou tendu en avant et où la veine qui faisait saillie était aussi grosse que le gros doigt, prenant soin de poser en même temps le même pied par terre, - cinq ou six minutes, tour à tour, puis ils s'arrêtaient.

 

Ils étaient alors les quatre à entourer la civière ; ils disaient :

- Il n'entend pas.

 

L'un d'eux arrachait au bord du chemin une touffe d'herbe et, se penchant sur le blessé, avec des gestes maladroits, il essuyait l'écume qui lui sortait  aux coins des lèvres, lui faisant une barbe rose dans la barbe qu'il avait, une barbe rose pleine de bulles comme quand avec une pipe on souffle dans de l'eau de savon.

 

L'homme se laissait faire. Il ne disait rien, il ne bougeait pas.  Il regardait en l'air avec des yeux vides, vaporeux. Il avait les yeux grand ouvert, mais ils étaient gris comme si leur regard s'était  tourné en dedans. Il avait une barbe rose par-dessus sa courte barbe noire ; il avait une large figure qui avait été brune, toute réjouie d'un beau sang, tout animée par le grand air ; qui était à présent grise et verte comme une pierre qui a roulé dans la mousse, qui s'y est usée, puis polie, car la peau, poussiéreuse ailleurs, était brillante aux places où elle était soulevée par l'os. Et tout à coup, le souffle de Barthélemy se faisait plus court, plus précipité, poussant dehors une nouvelle hauteur et épaisseur d'écume : c'est qu'il avait la poitrine écrasée ; et on le descendait vite au village pour essayer de le sauver.

 

Les hommes l'ayant posé sur le chemin l'appelaient en secouant la tête, sous le ciel étroit, dans la gorge qui reste sombre même par le plus beau soleil ; ils disaient : "Barthélemy, est-ce que tu veux boire ?" L'un d'eux ayant dans sa poche un verre de corne qu'il a rempli à un filet d'eau qui coulait au bord du chemin, puis il se penche ; mais l'eau s'est écoulée sur le menton de Barthélemy, l'eau s'est répandue autour de sa bouche qui ne comprend plus, qui se refuse, qui dit non.

 

Ils étaient repartis ; ils ont aperçu Nendaz qui venait à leur rencontre.

 

Lui, avait continué à s'avancer dans la gorge avec sa mauvaise jambe et sa canne, ayant fait ainsi une partie du chemin ; eux avaient fait l'autre partie.

 

Les deux hommes qui ne portaient rien avaient alors pris les devants. Nendaz leur a dit:

- C'est la montagne?

Les deux hommes hochent la tête.

 

Nendaz a dit:

- Moi, j'ai compris... Cette nuit... Et puis, a-t-il dit, montrant la civière, c'est tout ce qui reste?

 

Les deux hommes hochent la tête.

- De tous ceux qui étaient montés?

Ils ont dit :

- Oui.

- Et à Zamperon ?

- Il y en a un qui a le bras cassé ; il va venir dans un moment, parce qu'on lui fait un bandage.

 

Nendaz ôte son chapeau et se signe : les deux autres ont fait comme lui.

 

Puis ils ont dit :

- Et en bas, est-ce qu'ils savent ?

- Non, ils ont cru que c'était un orage.

- Ah !  ils ne savent pas ?

- Oh ! à présent, a dit Nendaz, ils doivent savoir, parce qu'il y a un petit de chez vous qui a passé il y a un moment, et moi j'ai envoyé Justin les prévenir.

 

Ceux de la civière approchaient.

 

Nendaz a dit :

- Qui est-ce ?

 

On lui a dit :

- Barthélemy.

- Ah ! a dit Nendaz, Barthélemy...

 

Il avait son chapeau à la main, il s'avance.

- Barthélemy, Barthélemy, c'est moi. C'est moi, Maurice Nendaz... Tu m'entends, dis ? eh ! Barthélemy...

 

Continuera dans le prochain numéro                                                          147

 

 

 

Voici une vue magnifique de la vallée de Derborence

dénichée dans la Wikipedia

photographiée le 14 août 2007

Auteur: Clare66

 

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