Randonnaz, village disparu

Jadis, habité par des hommes jouissant d'un air pur,

mais dont la vie était dure;

aujourd´hui, paradis des vaches.

 Quel bon lait elles doivent donner! ...

À quelque chose malheur est bon!

 

 

Photos utilisées dans LES CAHIERS DE L'HISTOIRE LOCALE, par Christophe Bolli          135

 

Écrivains Poètes de Suisse

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Marcelin Dorsaz

 

Mes souvenirs de Randonnaz

À ma famille

 

J’ai essayé d’évoquer mes souvenirs de Randonnaz.

Ce que j’ai dit est-il conforme à la vérité ?

Dans les récits d’un enfant, il y a toujours une part de rêve.

 

Ce que je puis affirmer, c’est que ces réalités ou rêves sont incrustés dans ma mémoire depuis toujours. Je ne voudrais pour rien au monde les abandonner car ils m’ont toujours apporté de l’émotion, de la reconnaissance, de la joie ; une joie pure que l’enfance a le privilège de nous accorder.

 

J’aurais pu, ou dû, par souci de fidélité, m’étendre d’avantage sur la vie de mon village. Y parler de mes parents, grands-parents, relater le nom de mes amis, leur famille, le bétail, ma vache préférée Blanchette, les travaux des jardins, des champs, des prés, de la forêt ... enfin tout ce qui fait la vie d’une famille de la montagne.

 

De peur de vous casser les pieds, je me suis borné à vous raconter mes propres souvenirs, sauf l’épisode de la pondeuse. Si vous éprouvez du plaisir à en prendre connaissance, tant mieux. A moi, ils m’auront valu le bonheur de les relater.

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Nous sommes en 1929.

Des Messieurs endimanchés étaient montés depuis la plaine.

Avec les hommes du village, ils avaient installé devant la maison de Jules Ançay et Emile Roduit, ce qui était un peu la place du village, une sorte de table et des bancs faits de planches alignées et posées sur des troncs. Il y avait des verres et des bouteilles sur la table, ce que je n’avais jamais vu. Ces gens buvaient du vin et parlaient entre eux avec animation.

 

Etonné de voir autant de monde, j’osais à peine pointer le bout de mon nez à l’angle de la maison. Je regardais mais je ne comprenais pas que, ce jour là, on m’enlevait le lieu de mon enfance.

 

Pourtant il était beau, mon village.

Bien posé dans un emplacement sécurisant, à l’abri du vent, des avalanches et des ravines, ni trop sec, ni trop froid (les bulbocodes fleurissent en février).

 

Je dois quand même avouer que maman avait parfois peur de l’avalanche poudreuse de Losine dont le courant (le coué en patois) qui la précède faisait un peu grincer les vieilles maisons en bois comme la nôtre. Mais le danger s’arrêtait là.

Une dizaine de maisons, les unes plus récentes en pierre, les autres en bois, autant de granges - écuries pour le bétail. Certains logeaient le foin et le blé dans le même immeuble, d’autres mettaient les céréales, blé, froment, orge, dans un raccard ou grenier où ils les battaient durant l’hiver. J’entends encore ce bruit régulier du fléau résonner en mes oreilles.

Chacun disposait d’un bûcher pour couper et conserver le bois sec. Le nôtre se trouvait sous les chambres.

 

Quelques-uns avaient une petite construction séparée en pierre qu’ils utilisaient pour conserver le grain et la boucherie ; on l'appelait la salle. Je revois très bien celle des Arlettaz située à l’est du village. C’est contre celle-ci qu’on devait s’arrêter quand on lugeait pour ne pas filer au bout du roc.

 

Une des maisons servait à loger le régent comme on disait. Elle appartenait à Grand-Papa Ignace. Pour y entrer, on montait par des escaliers à même le sol où poussaient des orties. C’est ainsi que pendant l’été nous avons eu le privilège d’avoir ceux de tante Marguerite Taramarcaz venus en vacances. L’école était propriété d’Emile Roduit. On entrait dans la salle de classe par ce qui devait être une cuisine. Dessous, il y avait l’écurie des chèvres. On voit sur les photos, au-dessus de la salle de classe, une réserve de feuilles séchées pour l’alimentation des chèvres. Devant l’école, adossée à la grange d’Etienne Ançay : la croix du village.

 

Le four se trouvait devant notre maison. Juste en amont de celle-ci, au bord du chemin, il y avait un très vieil ormeau dénudé.

 

Notre maison était l’une des plus vieilles du village. Elle était en bois, avec le soubassement en pierre. Elle se composait de deux parties et il est fort probable qu’anciennement y vivaient deux familles.

 

On y entrait côté Chiboz. En raison de la pente, toutes les maisons avaient la cuisine côté montagne, la chambre au sud. La porte d’entrée était partagée en deux panneaux horizontaux, la partie de dessus pouvant servir de fenêtre.

On pénétrait dans la cuisine, le dessous était dallé. C’est là qu’on préparait l’alimentation des hommes et aussi des cochons

puisqu’il  y  avait  deux  foyers !    On mangeait   - nous,  pas les cochons  -  dans la chambre.

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Côté Jules Ançay, et légèrement en retrait, se trouvait ce qu’on appelait «l’autre des chambres ». On y accédait depuis notre cuisine en passant par une pièce en terre battue.

 

A partir de ce lieu, on allait soit à «l’autre des chambres » qui était un réduit, soit à la cave qui, elle, se trouvait derrière cette pièce en terre battue, côté montagne, c’est-à-dire complètement enterrée, soit  - il le fallait bien -  au cabinet.

On passait aussi par là pour aller à l’écurie, de l’autre côté du village. Il y avait sur notre chemin notre grenier - poulailler.

 

Grâce à Dieu et à mes parents, je n’ai jamais souffert de la faim dans mon enfance.

 

On mangeait du pain en tartine avec un peu de beurre quand il y en avait, sinon trempé, surtout quand il était trop dur et qu’il fallait le couper avec le couteau à planche (tieuté à lan).

Chez nous, on avait du pain fait de farine de froment et de seigle ; donc, il n’était pas très noir, ce qui n’était pas le cas pour tous. On faisait le pain deux fois par an et on le conservait au galetas sur une «échelle à pain ».

En même temps, on y faisait un ou deux «crochains ». C’était un pain de meilleure farine auquel on ajoutait un ou deux œufs, du cumin, et qu’on dorait d’un jaune d’œuf. J’en garde le goût dans ma mémoire.

 

 A Randonnaz, on plantait beaucoup de pommes de terre.

Le sol et le climat leur convenaient très bien. On en mangeait tous les jours, soit avec un peu de fromage, soit «cuisinées ». Il y avait même cette particularité qui faisait que nos parents en vendaient à Saillon. Pour cette raison, et pour faciliter le transport en luge, on les cultivait volontiers dans le secteur en-dessous de la forêt sous la Grand-Garde au lieu-dit «Léché ». De nombreux murs de pierre témoignent encore aujourd’hui de la présence du champs en ce lieu.

 

Au-dessus de la «Tsaraire » (chemin d’arrivée au village), nous avions un jardin.

C’est là qu’on cultivait les raves, choux-raves et surtout les choux, pour les saucisses.

On en faisait plein le pétrin. Très bonnes tant qu’elles avaient un peu de fraîcheur, beaucoup moins lorsqu’elles étaient tout à fait sèches et qu’on devait quand même en manger un bout avec la soupe de la viande dans laquelle on avait écrasé des pommes de terre.

 

Pour la boucherie, mes parents tuaient un cochon, plus en général, un taurillon de l’année ou parfois une vieille vache.

Je vois encore ces carcasses d’animaux pendues à une traverse posée sur deux ormeaux juste au-dessous de la maison d’Emile Roduit. On recueillait le sang pour en faire des «patterrons », sorte de beignets sucrés qu’on aimait beaucoup. On se disputait pour avoir la «petteufle », vessie du porc avec laquelle on faisait un ballon.

 

Pour les fruits, nous avions des cerises et surtout des prunes qui poussaient entre autre dans une lignée de pruniers qui a, du reste, longtemps survécu après l’abandon du village.

On ne dédaignait pas non plus les «acharles » (fruits de l’alisier) qu’on disputait aux merles et aux geais.

Parfois, les parents venaient chercher des fruits en plaine et j’ai un souvenir précis où maman portait une hottée de poires channe qu’elle avait cueillies à la «petite portion ». J’étais avec elle. En montant, je me plaignais d’être fatigué et j’aurais voulu qu’on me porte, ce qui ne lui avait pas plu du tout.

Continuera dans le prochain numéro

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Amalita Hess

 

Musique de chambre

 

Dans la chasse à courre

des heures qui nous piègent,

dans le clair-obscur

de nos souffrances d'homme

 

ô

 

retrouver notre vieille demeure

au goût de pain d'enfance,

revoir la chambre basse,

gardienne de nos songes de feu

ouvrir la fenêtre

où se pressent encore nos juvéniles saisons

 

et

 

signer un pacte nuptial

avec le lieu béni de nos origines.

 

 

 

En admirant une photo d'Anne-Marie Blumer

 

De son livre :  AU CLAIR DE TA JOIE

 

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Trio de musiciens baroques jouant une sonate

Toile anonyme du XVIII siècle

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