IN MEMORIAM

 

 

Charles Ferdinand Ramuz

 

Écrivain suisse né à Lausanne

(24 septembre 1878 / 24 mai 1947)

 

 

 

Derborence

 

Récit – quinzième partie

 

 

Philomème avait été réveillée de bonne heure par le sentiment qu’il s’était passé pour elle, la veille au soir, une chose agréable ; et, en effet, c’est une chose agréable, comme elle a vu, que cette promesse d’un enfant, pendant qu’un peu de cendre grise entrait tout juste dans la chambre entre les contre-vents à moitié tirés. L’idée qu’on va être grand-mère est une chose agréable. Un enfant arrive et arrange tout.

 

Tout s’était arrangé ou continuait de s’arranger, peu à peu, dans sa tête, pendant qu’elle s’habillait. Elle se disait : « Enfin, du moment que ce mariage est fait... » Elle se disait : « Et puis, du moment que ça tourne bien. » Car, un enfant qui va venir, c’est bien tourner. On allait avoir besoin d’elle, et pour une vieille femme c’est comme rentrer dans la vie, à quoi elle pensait aussi, toute contente et réchauffée d’avance, de ce côté-ci des fenêtres, tandis que de l’autre côté le jour continuait à grandir.

 

Et elle, pendant ce temps, continuait à réfléchir et voilà qu’elle se disait, songeant à Thérèse : « Je n’aurais pas dû la laisser aller coucher chez elle hier au soir. À quoi est-ce que j’ai pensé ? J’aurais dû la garder ici, parce qu’on est toujours un peu nerveuse, les premiers temps. »

 

Mais elle s’est dit : « Eh bien ! je m’en vais vite faire la soupe et puis je la lui porterai bonne chaude sous un linge pour qu’elle puisse la manger au lit... Ça lui fera du bien de rester couchée. »

 

La porte d’une étable s’ouvre, c’est la chèvre qu’on va traire. Il n’y a plus guère de vaches au village en été et d’ailleurs guère davantage d’hommes valides : c’est un village de chèvres, de femmes,  d’enfants,  de vieux.   On  entend  qu’on  tire  le  verrou

 

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rouillé qui jette un grand cri comme quand on saigne le cochon, et on lui plante le couteau dans la grosse veine du cou. Quelqu’un tousse. La fontaine est faite d’un tronc d’arbre qu’on a scié par le milieu et puis évidé ; - c’est le vieux Jean Carrupt qui tousse. Tellement barbue de mousse, la fontaine, que c’est à peine si de loin on la distingue encore du talus couvert d’herbe auquel elle est adossée, ayant en guise de tuyau un simple chéneau de bois qui est tout fendu, de sorte que la moitié de l’eau se perd avant d’arriver au bassin.

 

Le vieux Jean Carrupt est toujours tôt levé, et a toujours soif ; ils sont d’ailleurs presque tous Carrupt au village, n’ayant pour se reconnaître les uns des autres que leurs prénoms ou leurs surnoms.

 

Jean Carrupt a été boire à la fontaine ; il revient en traînant les pieds.

 

Philomène avait allumé le feu, elle avait pendu la marmite à la crémaillère ; on commençait à aller et venir sous les fenêtres dans une jolie couleur rose qui a été d’abord sur le ciel à l’orient, puis nous a découlé dessus.

 

Le vieux Carrupt a le dos rose sous son vieil habit à queue qu’il n’avait pas quitté depuis plus de vingt ans.

 

Il vous tourne le dos, tourné lui-même vers la pente qui domine le village.

 

Le temps passe.

 

Tout à coup, le vieux Carrupt a grogné quelque chose.

 

Une femme lui a dit :

- Qu’est-ce qu’il y a, père Jean ?

 

Il grogne de nouveau quelque chose.

- Eh ! tiens, c’est vrai... Eh ! Marie... Tu ne vois pas ? Sur le chemin.

 

- Qui est-ce ?

- Je ne sais pas.

- Qu’est-ce qu’ils font ?

- Oh ! c’est que c’est jeune, ça s’amuse...

 

C’était en effet sur le chemin, comme quand les enfants jouent à la « couratte » (qui est le nom qu’on donne au jeu), et c’étaient les deux garçons. L’un courait, l’autre courait. Dsozet allait devant, Justin allait derrière. Quand celui qui était derrière courait plus vite, celui qui était devant faisait de même, comme pour ne pas se laisser rattraper. Car le jeu est qu’on se rattrape, et celui qui vous rattrape a gagné.

 

Les femmes regardaient :

- Où est-ce qu’ils vont ?

- Pourquoi est-ce qu’ils courent ?

 

Et on voyait que l’avance de Dsozet, quoi qu’il pût tenter de faire et quelque peine qu’il se donnât, allait diminuant de plus en plus ; voilà qu’en effet l’autre force encore son allure et l’autre arrive à sa hauteur ; mais on fut étonné, car il ne lui tape pas dans le dos, il ne lui saute pas dessus, comme on pensait qu’il allait faire ; il passe simplement à côté de lui sans rien lui dire, sans même le regarder.

 

- C’est Justin. D’où est-ce qu’il vient comme ça ?... Il était pourtant ici cette nuit...

- Bien sûr, je l’ai vu.

 

C’est ainsi que le malheur s’avance sur deux jambes ou deux fois deux jambes, mais on ne sait pas qui il est ; c’est ainsi que les mauvaises nouvelles viennent et vont vite, mais on ne se doute pas encore d’elles ; - et les femmes appellent maintenant Justin, parce qu’il est tout près :

- Hé ! Justin !

 

Il ne répond pas. Il quitte le chemin pour prendre à travers les jardins,  comme  s’il voulait éviter d ‘être questionné au passage.

 

Quand au petit Dsozet, il avait été vite perdu de vue, s’étant engagé, sans entrer dans le village, sur la route qui mène à Premier.

 

Philomène, entendant la voix des femmes, était venue sur le pas de sa porte. Elle les voit qui se portent entre les maisons pour tâcher d’apercevoir où Justin se rend et chez qui. Il est facile de deviner, en effet, qu’il cherche quelqu’un. Finalement, il s’arrête devant la maison du président, qui est à l’autre bout du village, tout à côté de celle où Rebord donne à boire dans une chambre au premier étage, où on monte par un escalier de bois aussi raide qu’une échelle.

 

Justin entre chez le président, il est reparu avec le président ; alors le malheur a été sur nous. Car Justin reparaît. Justin sort de chez le président, il lève le bras, il le tend vers le nord. Justin fait des gestes avec les deux bras, pui, ne se servant plus que d’un seul, il le tend de nouveau dans la direction des montagnes. Le président hoche la tête. Le président regarde autour de lui, il s’avance. C’est un petit vieux, qui a une moustache blanche ; il s’appelle Crettenand. Il porte la main à sa moustache blanche, la lisse ; il hausse les épaules d’un mouvement brusque, elles restent un instant levées à la hauteur de ses oreilles. Et il s’est fait partout un grand silence, où on entend encore le cri d’un coq, qui a retenti plein de dérision ; ensuite on a entendu Rebord qui descend en courant son escalier.

 

Il fait un bruit comme un roulement de tambour.

 

Une voix d’homme a dit :

- C’est pas vrai !...

 

Et une voix de femme :

- Ah !... Ah !... Ah !...

 

Un long cri qui vient par trois fois, toujours plus aigu, puis casse à sa plus fine pointe comme un roseau sous un coup de vent.

 

Et tout a commencé à remuer dans le village, tandis qu’on courait à la rencontre du président et de Justin.

 

- La montagne ?

- Oui.

- Et puis alors ?... Sur Derborence ?... Pas possible, voyons,

   qu’est-ce que tu racontes ?...

 

- Tu te souviens du bruit qu’il a fait cette nuit ?...

 

On pleure, des femmes appellent, des enfants crient ; on vient en se poussant, et on se pousse et on se bouscule dans la ruelle : c’est le malheur qui est sur nous, et on comprend enfin qu’il est sur nous, parce que quatre ou cinq hommes entourent le président.

 

Il y avait des femmes qui riaient, disant : « Voyons, voyons, c’est des histoires... »

 

Le président disait :

- Je sais rien, je sais rien, laissez-moi, il faut aller voir...

 

Philomène s’était avancée aussi ; elle se glisse entre les femmes, elle se fait un chemin entre ces bras qu’on lève, ces têtes qu’on secoue :

- Alors, a-t-elle dit, alors, président ?...

 

Il s’avance, il a dit :

- Je sais rien, demande à Justin.

 

- Alors, a-t-elle dit à Justin, et Séraphin ?...

 

Il disait :

- Je sais pas.

- Et Antoine ?

- Je sais pas.

 

À SUIVRE...