Mariette Cirerol

 

Les Cahiers de Manuel

 

Cahier 5 – Chapitre 7

 

La danse du feu, motif envoûtant, ensorcelant, qui fouette mes doigts pour les faire danser plus vite ; qui chauffe mon sang pour donner plus de force à la musique... Elle me plaît, cette musique capable de faire rêver, de donner de la vie au rêve !! ... C’est exactement ce que je voulais faire. Je me sens satisfait... ...

 

On frappe à la porte. Qui peut bien me déranger à cette heure ? ... J’ai pourtant bien dit que je ne voulais voir personne quand je travaille... ...

 

- Qui est-ce ? ... C’est toi, Gregorio ?

 

- Non, ce n’est pas Gregorio. C’est moi, María. Tu m’as promis  que l’on travaillerait ensemble cet après-midi, et tu t’es enfermé dans ta chambre !!! ...

 

- C’est bon, entre !

 

- Comment, entre ?! ... Tu as fermé la porte à clé !!! ...

 

- C’est vrai. J’avais oublié ... Attends, je t’ouvre !

 

Elle entre et s’assied à la table, un peu  boudeuse.

 

- Ne fais pas cette tête ... J’étais si inspiré que j’avais complètement oublié ma promesse. Tiens ! Pour me faire pardonner, je vais te jouer ce que je viens de composer.

 

Je vois qu’elle se déride un peu et je me mets au piano. A mesure que les notes s’envolent, un sourire se dessine sur ses lèvres. Et quand j’ai terminé, elle me saute littéralement au cou.

 

- Mais c’es merveilleux !, c’est fantastique !, c’est vraiment, vraiment ... je ne trouve pas d’adjectif assez puissant pour traduire ce que je ressens... Ah ! voilà ! ... C’est envoûtant ! ...

 

-Alors, tu n’es plus fâchée ?

 

- Fâchée ?, mais je suis enchantée ! ... Seulement, fais bien attention, parce que la prochaine fois que tu ne tiendras pas tes promesses, je me fâcherai pour de bon !

 

- La musique est belle ! Je crois même qu’elle est très belle ! ... Maintenant, c’est à toi de jouer. Écris les paroles ! Et tu peux t’enfermer dans ta chambre si tu veux. Je te promets que je ne te dérangerai pas. Je ne suis pas rancunier ! ...

 

- Je te fais la révérence, ton esprit a visé juste. Mais il ne faut tout de même pas que tu oublies que tu es dans ton tort : une promesse, c’est sacré ; il faut tenir parole, coûte que coûte ! Mais je te pardonne ; et, pour te le prouver, je vais me consacrer à l’illustrer, ta belle musique par les paroles qu’elle fait surgir du fond de mon âme.

 

- Je ne t’en demande pas tant, mais il faut qu’elles soient belles et contribuent, avec la musique, à envoûter le spectateur.

 

- Elles seront belles, tu vas voir ! ...

 

Belles ou non, vous jugerez vous-mêmes ; car, les voilà :

 

 

 

La chanson de l’amour blessé

 

Ay ! ...

Je ne sais pas ce que je sens,

ni ce qui se passe en moi

lorsque ce maudit gitan me manque.

Ay ! ...

 

Candela, tu brûle ...

Mais davantage brûle l’enfer.

Tout mon sang brûle de jalousie !

Ay ! ...

 

Quand le torrent gronde,

que voudra-t-il dire ?

 

Pour en aimer une autre,

il s’éloigne de moi !

Ay ! ...

 

Quand le feu flambe ...

Quand le torrent gronde ....

 

Si l’eau ne tue pas le feu,

le chagrin me condamne,

l’amour m’empoisonne

et la peine me tue.

 

 

 

 

 

 

 

En Conjurant la nuit

 

Voilà minuit  qui sonne !

Dans les bras de la vierge Marie

l’enfant Jésus prie ...

Et moi je veux entendre

la porte se fermer,

l’enfant pleurer

et les cloches sonner ...

Que ce que mon coeur désire,

mes yeux le contemple !

 

En cheminant sur un chemin

en cherchant le bonheur :

Ce que je ressentis

jamais je ne l’oublierai !

 

Tout au long du sentier

l’avez-vous vu je demandais

à tous ceux qui le connaissaient

et personne ne répondait.

 

Je cheminais sur mon chemin

mais mon amour n’apparaissait pas

et les pleurs de mon coeur

ruisselaient sur mon visage.

 

Le sentier se rétrécissait

la journée se terminait

Au bord de la rivière

un homme pêchait.

 

Les eaux s’écoulaient

Le pêcheur chantait :

Je ne veux pas pêcher

les poissons de la rivière,

c’est le coeur de ma mie

que je veux repêcher.

 

Pêcheur qui pêche

un coeur dans la rivière,

le mien dans les airs

traîtreusement s’est envolé.

 

En entendant chanter la chanson d’amour

l’eau se leva pour dire d’une voix rauque :

Pêcheur et amoureuse

vous souffrez tous les deux.

Dans la montagne il y a une grotte,

dans la grotte, une sorcière

qui conjure le mal d’amour !

 

Allez la chercher.

Elle vous aidera.

 

Voilà ce que dit la rivière.

Voilà ce qu’il faut faire...

A la grotte il faut que j’aille

et si la sorcière ne m’aide pas

je n’ai plus qu’à mourir.

 

Il n’y a personne dans la grotte !

Personne ne répond !

Peut-être la sorcière sort-elle la nuit

à la recherche de nouvelles aventures

à cheval sur son balais,

par la cheminée. Ah, mon Dieu !

Je commence à avoir peur...

 

Il n’y a personne ... Je suis seule ! ...

Voilà la chandelle ! ...

Voilà les mauvaises herbes ! ...

 

Voilà le lézard ! ...

Voilà la boule de cristal enchantée

l’eau qui connaît le secret

de toutes les vies est emprisonnée.

 

Il n’y a personne ! ... Je suis seule ! ...

Si seulement j’osais ! ...

Je conjurerais le diable.

Je l’obligerais à parler... !

Il n’y a personne ! ... Je suis seule !

Si seulement j’osais ! ...

 

Ah ! ... C’est le feu follet,

esprit et roi de la grotte,

qui veut se venger de moi.

Ne t’approche pas !

feu infernal brûleur d’âmes !

 

 

Chanson du feu follet

 

Ah ! ...

Tout comme le feu follet

se comporte l’amour.

Tu le fuis et il te poursuit.

Tu l’appelles et il se met à courir.

Tout comme le feu follet

se comporte l’amour.

 

Il naît une nuit d’août

quand reigne la chaleur.

Il court à travers champs

à la recherche d’un coeur.

Tout comme le feu follet

se comporte l’amour !

 

Malheur aux yeux noirs

qu’il réussit à voir !

Malheur au coeur triste

qui voulut brûler dans sa flamme.

Tout comme le feu follet

l’amour disparaît !

 

Le feu follet a disparu

dans la lumière de la lune.

Le pouvoir de la grotte est à moi

voyons si je suis capable

de vaincre le mauvais sort

avec sa sorcellerie.

 

 

Conjuration pour reconquérir

l’amour perdu

 

Par Satanas ! Par Barrabas !

Je veux que vienne me chercher

l’homme qui m’a oubliée !

 

Tête de taureau,

yeux de lion ! ...

Mon amour est loin...

qu’il écoute ma voix !

 

Qu’il vienne, qu’il vienne !

Par Satanas ! Par Barrabas !

Je veux que l’homme qui m’aimait

vienne me chercher !

Hélène, Hélène !

fille de roi et de reine !

Qu’il ne puisse s’arrêter

ni se tranquilliser,

ni dans un lit se coucher,

ni sur une chaise s’asseoir

avant qu’à mon pouvoir

il se soit rendu !

 

Qu’il vienne, qu’il vienne !

Par Satanas ! Par Barrabas !

Je veux que l’homme qui m’a trompée

vienne me chercher !

 

Au levé du soleil

en regardant par la porte je vois

un homme passer tout vêtu de rouge.

À ma question il répond

qu’il porte les cordes des sept pendus ...

Alors je lui dis :

Qu’il vienne ! Qu’il vienne !

Que vienne l’oiseau blanc

qui vole dans le vent !

 

Qu’il vienne ! Qu’il vienne !

J’entre et je clos le pacte !

 

(Elle brise la boule magique en la jetant au sol)

 

Pour qu’il vienne ! Pour qu’il vienne !

Par Satanas ! Par Barrabas !

Je veux que l’homme qui était ma vie

vienne me chercher !

 

(On entend des bruits de chaîne dans le noir de la nuit.)

 

Ah ! ... le bruit des chaînes que l’on traîne !

C’est le diable qui est là dedans !

 

(Maintenant une musique douce se fait entendre,

et au loin on voit une ombre qui s’approche.)

 

C’est lui ! C’est son sort qui l’envoie !

Maintenant tu vas voir de quel bois je me chauffe !

 

(Le gitan s’approche en disant)

 

Que la paix soit avec vous !

 

(Du fond de la grotte, Candela lui répond )

 

Et que Dieu soit avec toi, promeneur !

 

Seriez-vous assez aimable de me donner

du feu pour allumer ma cigarette ?

 

Du feu pour allumer ta cigarette ?

Pour brûler ton âme je t’en donnerais !

Entre et sers-toi !

 

Merci ! Que Dieu vous bénisse !

 

Tu es bien pressé, gitan !

 

Je suis mon chemin.

 

Nous le suivons tous dans ce monde.

L’important c’est qu’au bout

quelqu’un nous attende.

 

Il y a les yeux noirs

que mon arrivée réjouira.

 

Et bien je crois que ce soir

tu n’arriveras pas de si tôt.

 

Pourquoi dites-vous cela ?

 

Maintenant tu vas voir !

 

 

 

Danse et chanson de la fausse sorcière

 

C’est toi, le méchant gitan

qui aimait une gitane ! ...

L’amour qu’elle te donnait,

tu ne le méritais pas !

 

Mais qu’est-ce que vous dites ?

 

Qui lui aurait dit

qu’avec une autre tu la trompais ! ...

Allez ! Vaurien !

Qu’est-ce que tu méritais ?

Que Pedro Botero lui-même

t’arracha cette langue

qui jurait l’aimer à jamais !

 

Qu’en sais-tu, toi ?

Qui te raconte tout ça ?

Viens ici !

 

Ne t’approche pas ! Ne me regarde pas !

car je suis une sorcière consumée.

Celui qui osera me toucher

se brûlera la main !

 

Qui es-tu ?

Qui es-tu ?

 

Je suis la voix de ton destin !

Je suis le feu qui te brûle !

Je suis le vent qui t’enflamme !

Je suis la mer qui te noie !

 

(En voulant l’attraper, le gitan lui arrache le voile)

 

Toi ! ... Toi ! ... Candela !

 

Moi ! ... Moi ! ...

Candela, ta Candela

qui ne brûlait que pour toi

et qui te laisse dans le noir

in secula seculorum !

 

Non ! ... Ce n’est pas possible ! ...

Écoute-moi ! ... Pardonne-moi ! ...

 

Voilà le jour qui se lève !

Si cette nuit tu viens me chercher

j’oublierai peut-être

Et peut-être que j’oublierai

toutes les souffrances causées

par ton mauvais comportement.

 

Pardonne-moi !

Attends-moi !

 

Voilà le jour qui se lève !

Chantez, cloches, chantez !

Chantez le retour du bonheur !

 

Candela !

Candela !

 

Voilà le jour qui se lève !

 

 

(Les cloches carillonnent gaiement ; et, voilà ! ... L’histoire est terminée.)

 

C’est la première version de l’AMOUR SORCIER, pièce gitane en deux actes, paroles de María de la O Lajárraga (version française de Mariette Cirerol) ; Interprétée par Pastora Imperio dans le rôle de Candela ; étrennée le 15 avril 1915 au théâtre LARA de Madrid. Le peintre Nestor de la Torre s’est chargé de la décoration. Le spectacle est une réussite. Le public applaudit frénétiquement ; cependant, la critique n’est pas unanime dans ses appréciations. Quant à moi, je sais que je peux faire mieux pour que l’ AMOUR SORCIER soit sublime et perdure dans le temps. Je ne dois pas me laisser leurrer par les applaudissements. Je dois me surpasser. L’enthousiasme de la foule n’est rien sans celui, beaucoup plus sévère, de la critique.  Je veux que la critique se prosterne devant moi et, pour cela, il me  faut  encore  travailler énormément.  Je dois faire honneur à

 

 

 

cette beauté que Dieu me donne et qui se nomme musique. Musique, pas théâtre ! ... La première chose à faire : éliminer tout ce qui est chanté et récité, tout ce qui lime la pureté de la musique ; et améliorer l’instrumentation.

 

Je me mets de suite au travail ...

 

(À suivre dans le prochain numéro)