Mariette Cirerol

Les Cahiers de Manuel

Cahier 5 – Chapitre 9

 

 Vous devriez me vouvoyer vous aussi,

du moins en public. Cela semblerait plus correct.

 

– Je vois que c’est sérieux. Et bien soit ! ,,, Mais moi, je ne suis pas un polichinelle. Si je te vouvoie en public, je le ferai aussi en privé.

 

– Don Manué ! Vous me faites rire ! ... C’est doux le vous, et davantage encore « Don Manué » ... Vous verrez, vous vous habituerez vite.

 

Il y a un refrain qui dit qu’il faut tourner sept fois la langue dans la bouche avant de parler. C’est bien vrai. Ne voilà pas là toute une histoire, un peu ridicule, qui aurait pu s’éviter ? D’un autre côté, s’il fallait vraiment tourner sept fois la langue avant de prononcer un mot, on ne parlerait pas beaucoup et le monde serait bien triste. ... Ma foi, tant pis ! Je m’y ferai, tout comme les anglais.

 

Depuis lors, j’ai toujours vouvoyé Maria de la O et, par mesure de précaution, la plupart des gens. Après tout, c’était une bonne leçon qu’elle m’avait donnée là. Ce que je craignais d’elle aurait pu m’arriver à moi aussi : J’avais commencé à écrire l’AMOUR SORCIER en pensant à l’autre María, à ma muse ; et, en la remémorant, les traits de son visage tendaient dangereusement à ressembler à ceux de María de la O. Tout était mieux comme ça... Tandis que je pouvais tranquillement continuer à tutoyer l’autre María, la compagne  de  mes  rêves  et  de  ma  solitude,  étant donné que notre amour n’existait que dans mon imagination.   Elle  ne  se  doutait de rien et menait sa vie loin de moi. Elle faisait partie de ma solitude, et la solitude est nécessaire pour la création de ma musique. Pourtant je le ressentais très fort, cet amour ; et ce sentiment aussi est nécessaire pour un créateur. L’AMOUR SORCIER est notre enfant à tous deux. Il a fallu le soigner, le modeler, le corriger durant son enfance pour qu’il devienne ce ballet adulte qui se joue dans le monde entier.

 

Dans sa première version, il a été étrenné à Madrid, le 15 avril 1915, au théâtre LARA, avec les paroles de María de la O. Puis, j’ai enlevé tout ce qui était parlé et récité pour en faire la version pour concert que je joue pour la première fois en public, l’année suivante, en 1916. Et je continue à modifier la pièce. D’autres versions s’étrennent successivement en 1917 et en 1920.  En 1921, le texte de la première version de l’Amour Sorcier a sa version française et est interprété par SERGE KOUSSEVITZKY au théâtre National de Paris, le 8 mai, avec SERGE PROKOFIEFF au piano. 

 

   

Serge Koussevitzky                                                  Serge Prokofieff

 

L’enfant est devenu adolescent mais n’a pas encore atteint sa forme d’adulte ; c’est pour cela que je l’habitue au monde en le corrigeant dans toutes ses manifestations, qui se multiplient, jusqu’à  s’épanouir  en  ballet  en 1925.   Et voilà qu’il commence une marche triomphale de par le monde. Son audience s’amplifie de plus en plus. C’est un enfant qui me fait honneur et dont je suis fier.

 

Le ballet s’étrenne à Paris, et c’est Antonia Mercé, LA ARGENTINA, qui interprète la jeune gitane Candela. Je suis reconnu et sollicité un peu partout dans le monde. Je n’ai plus à craindre la défaite. Je peux continuer à travailler ma musique sans trop me préoccuper de ma situation économique. De mon travail constant naissent un tas de pièces qui vont devenir fameuses.

 

Et maintenant, c’est lui, c’est cet AMOUR SORCIER qui se charge de maintenir ma mémoire sur la Terre.

 

 

 

Antonia Mercé, la Argentina

 

Avec la collaboration de mes amis, María de la O et Gregorio Martínez Sierra, je compose EL CORREGIDOR Y LA MOLINERA (Le Maire et la Meunière), d’après un poème du même nom que Pedro Antonio de Alarcón modifia et amplifia dans son roman : EL SOMBRERO DE TRES PICOS  (Le Chapeau de trois pointes).  J’en ai fait deux versions : une comédie mimée que les artistes de la compagnie théâtrale Martínez Sierra étrennent le 7 avril 1917, au théâtre SLAVA de Madrid ; et une pantomime chorégraphique sur la demande des ballets russes, pour être interprétée au cours de leur tournée en Europe. La pièce raconte comment la femme d’un meunier se moque d’un vieux maire de Guadix (Andalousie) qui lui fait la cour, en faisant semblant d’accepter ses avances jusqu’à ce qu’il devienne la risée de toute la ville. Pour terminer, le meunier et la meunière se jurent un éternel amour. PICASSO se charge de la décoration et le ballet s’étrenne au théâtre Alhambra  de Londres, le 22 juillet 1919, avec le danseur russe MASSIN, puis franchit les frontières et la barrière du temps en devenant LE TRICORNE.

 

Pendant la création de cette pièce, María de la O s’était absentée de Madrid à plusieurs reprises, et nous nous sommes maintenus en contact par correspondance. Elle en profita pour employer le « vous » et le « Don Manué » à gogo. Elle est même allée jusqu’à m’appeler : Señor, Monsieur, Mister ; mais oui ! dans toutes les langues ! Pour me venger, je l’appelais « Madame », et on se faisait des courbettes en français, puisqu’on s’était connus à Paris. C’était amusant ; le vouvoiement ne nous empêchait nullement de nous traiter avec une spontanéité pleine d’aménités et d’allocutions affectueuses, parfois même avec un brin de moquerie ; mais ça ne fait rien, car on s’aimait bien, tous les trois. ... ...

 

 

Continuera dans le prochain numéro