IN MEMORIAM

 

Charles Ferdinand Ramuz

Écrivain suisse né à Lausanne

(24 septembre 1878 / 24 mai 1947)

 

 

D e r b o r e n c e

18ème partie

 

Jusque vers les six heures du soir, il n’y avait guère eu là-haut que les habitants de Zamperon, ceux du moins qui y étaient restés, c’est-à-dire bien peu de monde, car ils n’étaient pas plus que cinq ou six, dont une femme. Ils avaient mis paître leurs bêtes dans les alentours immédiats des chalets pour ne pas avoir à les surveiller ; et tout de suite ils avaient empoigné, qui un marteau, qui une pioche, essayant de dégager une porte coincée ou bien reclouant les lattes du toit.

 

C’est alors que deux hommes d’Anzeindaz s’étaient présentés ; ils avaient fait un long détour par les hauteurs pour éviter d’avoir à passer près de l’éboulement.

 

Ils vinrent. Ils ne dirent rien d’abord. Ils vinrent et ils ne disaient rien. Ils regardaient ceux de Zamperon qui ne disaient rien non plus ; ensuite ils ont hoché la tête.

Et ils ont dit :

- Eh bien ?

 

Ceux de Zamperon ont dit : « Oui » , et ils ont hoché la tête.

 

- Ah ! – disaient ceux d’Anzeindaz -, c’est un grand malheur. Est-ce qu’il y en a qui ont pu se sauver ?

- Un.

- Un ?

- Rien qu’un ! Et dans l’état où il est encore ! On vient de le descendre.

 

Ils ne se comprenaient qu’assez difficilement les uns les autres, parce qu’ils ne parlaient pas tout à fait le même patois ; pourtant ceux d’Anzeindaz avaient repris :

- On venait voir si vous n’aviez pas besoin d’un coup de main ; on pourrait vous envoyer une équipe.

 

Mais ceux de Zamperon :

- Oh ! nous, vous voyez bien, non merci... On se tirera bien d’affaire tout seuls, nous autres ...

 

Ils montraient alors le creux de Derborence : « Et quant à ceux-là ... »

Ils ont laissé retomber leur main ; ils disent :

- Ils n’ont plus besoin de personne.

 

Ils se sont assis un moment tous ensemble sur un bout de mur au soleil, où ils se sont mis à boire l’eau-de-vie que ceux d’Anzeindaz avaient apportée avec du linge dans un sac ; pendant ce temps, les Allemands du Sanetsch descendaient aussi aux nouvelles. Eux étaient suspendus les uns au-dessus des autres, comme à une échelle de corde, dans les cheminées du Porteur de Bois, où ils étaient vus et n’étaient plus vus, où ils étaient vus de nouveau, selon que le nuage blanc, qui flottait toujours contre les parois, les découvrait, ou se refermait sur eux.

 

Ils sont venus ; et, eux, ils essayaient de se faire comprendre par gestes, ne parlant que l’allemand : ainsi il y a eu les hommes de trois pays qui ont été réunis un moment, buvant ensemble de l’eau-de-vie, parce que Derborence est le point où les frontières des trois pays se rencontrent : ceux d’Anzeindaz venant de l’ouest, ceux du Sanetsch du nord-est.

 

Assis les uns à côté des autres, il se passaient le gobelet, regardant en face d’eux, de l’autre côté du torrent, sur l’avancement de la montagne, la forêt de jeunes sapins qui avait été arrachée et dont on voyait que tous les arbres avaient été couchés dans le même sens, c’est-à-dire du côté opposé au coup de vent, les uns tranchés à ras de terre, les autres cassés par le milieu, comme quand quelqu’un s’est essayé avec une mauvaise faux à faucher du blé par temps sec.

 

Ils disaient quelque chose chacun dans sa langue.

Ils se passaient le gobelet, ils regardaient vers le torrent, ils voyaient que les grosses pierres qui garnissaient le fond de son lit  achevaient  de  sécher,   laissant entre elles des mares pleines

de silence, et ces mares brillaient comme des verres de lunette.

 

La grande voix de l’eau s’est tue qu’ils essayaient instinctivement de retrouver avec l’oreille là où elle aurait dû être et dans les airs où elle n’était plus ; s’étonnant de ce nouveau silence en même temps qu’ils y obéissaient.

Car ils s’étaient tus l’un après l’autre, après quoi ceux du Sanetsch, comme ceux d’Anzeindaz, s’en étaient retournés chez eux.

 

Mais Aïre était plein de monde. Tout de suite on y était monté de Premier où est la paroisse, le curé y compris et beaucoup d’habitants.

 

A son tour, peu après midi, le médecin était arrivé sur son cheval blanc d’écume.

 

Il y avait eu aussi le bras cassé : c’était un jeune homme d’une vingtaine d’années nommé Placide Fellay ; il était assis dans une cuisine, pendant que le médecin, s’étant procuré des planchettes et des bandes, lui réduisait sa fracture.

Deux hommes le tenaient par les épaules et par les jambes.

 

Le mort, lui, on a vu seulement qu’il était bien mort ; ce vingt-trois juin. Il arrivait toujours du monde ; le médecin s’est penché sur le lit où on avait couché Barthélemy pour écouter le coeur : là où il y avait les battements du coeur, il n’y avait plus que du silence.

 

On a apporté un miroir, on l’a mis devant la bouche de Barthélemy ; la surface du miroir est restée aussi brillante qu’elle était (parce qu’on l’avait préalablement frottée sur le genou).

 

Le médecin s’est redressé, il a secoué la tête. Et :

- Haa...

Une longue plainte par trois fois exhalée, reprise par trois fois, et elle s’entend jusque dans la rue où on s’arrête :

 

- C’est la femme de Barthélemy.

 

Cependant la justice venait d’arriver, tandis que le médecin, avec deux ou trois hommes et un mulet chargé de provisions, se préparait à partir pour Derborence.

 

Et alors on a interrogé Biollaz, mais il disait :

- Vous verrez  bien...

 

Biollaz et Loutre qui était avec lui, et Biollaz :

- Des pierres, des pierres qui sont plus grosses que... – Il montrait les maisons du village.

 – Deux ou trois fois plus grosses que nos édifices et elles ont bouché le torrent ... La Lizerne ... Elles ont passé par-dessus le pâturage... Qu’est-ce que vous voulez qu’il en reste ? ...

 

On lui disait :

- Ça en fait combien ?

 

Il disait :

- Ça en fait dix-neuf ... : quinze d’Aïre et quatre de Premier...

 

- Et combien de bêtes ? ...

- Ma foi, a-t-il dit, au moins cent cinquante... Et puis les chèvres...

 

Mais, comme le mulet était prêt, les hommes de l’expédition se sont mis en route sans plus tarder.

 

 

Suivra dans le prochain numéro de AIR

 

 

 

Derborence avec son lac, en août 2006