Mariette Cirerol

 

Les Cahiers de Manuel

 

Cahier 6 – Premier chapitre

 

 

Aujourd’hui, je vais vous parler d’un ami, d’un virtuose important que je ne veux pas oublier et moins encore, que les autres ne l’oublient. Il s’agit d’un pianiste extraordinaire dont les mains sont d’argent et le coeur d’or. Je l’ai connu à Paris pendant la première guerre mondiale, la guerre maudite qui annula tous mes projets, ainsi que ceux de mes autres amis ; tandis que lui se trouvait en Amérique Latine, se déplaçant de pays en pays en donnant des concerts qui avaient un énorme succès et lui rapportèrent argent et célébrité. Mais cela ne l’empêcha nullement de penser à ses amis restés en France aux prises avec les difficultés de la guerre. Pour cela surtout, pour sa générosité, je lui suis éternellement reconnaissant. Il sait aider sans humilier et le fait d’une façon intelligente parce qu’il apprécie vraiment ceux qu’il aime. Je ne me lasserai jamais de rendre grâce à Dieu pour m’avoir donné de si bons amis. À dire vrai, ma vie aurait été bien obscure sans eux.

 

Je me rends compte que je n’ai pas encore mentionné le nom de mon ami. Il s’appelle Arthur Rubinstein. Il est Polonais et il est né à Lödz le 28 janvier 1887. En ce moment il a trente-trois ans et encore beaucoup d’années devant lui pour travailler la musique, car il ne mourra pas avant le 20 décembre 1892, alors qu’il ne lui manquait que quatre ans et un mois pour être centenaire. Il est tellement ami de ses amis que lorsqu’il su que Igor Stravinsky était à court d’argent en Suisse où il s’était réfugié, il lui envoya une somme importante en lui demandant de composer pour lui une pièce pour piano.

 

Ce fut de cette même façon qu’il me commanda, à moi, la pièce FANTASÍA BAETICA, que je vais lui présenter aujourd’hui même, à l’Hôtel Palace de Madrid où il demeure. J’ai composé cette pièce dans le même style que l’AMOUR FOU, comme convenu, mais en plus culte.

 

Je voudrais qu’elle soit à la fois applaudie par le public et par la critique.

 

Mon ami me reçoit chaleureusement comme toujours, et disposé à m’écouter attentivement. Pourtant, avant de m’asseoir au piano, je tiens à lui faire remarquer ce qui suit :

 

– Cette oeuvre a pour but –  à part mon infinie reconnaissance pour ton aide – de me surpasser, de réussir à l’adapter à ta façon de jouer. Il se peut que tu la trouves un peu trop longue, mais aucune note en elle n’est de trop. On ne peut rien lui enlever sans réduire sa valeur.  C’est à toi que je la dédie, car elle a été expressément conçue pour être interprétée par tes mains. Je l’ai écrite en pensant à toi et elle ne pourrait pas exister sans toi. J’ai voulu faire d’elle un hommage à l’amitié ; un hommage exempt de pédanterie mais plein d’amour, d’un amour qui veut t’accompagner tout au long de ta vie en t’aidant à triompher toujours d’avantage, si cela était encore possible.

 

Et voilà. Je me tais, émotionné par ma diatribe et presque gêné d’avoir permis à mes sentiments de se dévoiler. Je ne suis pas habitué à parler tellement, je suis plutôt timide. C’est comme si les mots me faisaient peur ; ou comme si c’était les mots qui avaient peur de sortir de ma bouche. Je crains toujours qu’ils soient mal interprétés et quand, finalement, je les laisse s’échapper, je me sens mal à l’aise et Je dois faire un effort presque surhumain pour me convaincre de l’absurdité de ma posture.

 

 

Du coin de l’oeil je regarde mon ami et son sourire qui ne s’efface pas. Je  me tranquillise dans un certain sens ; et dans un  autre, j’ai comme l’impression qu’il est en train de s’amuser à mes dépends, et cela blesse mon amour propre.

 

Tandis que je ressasse mes sentiments ; ouvert sur le lutrin, mon manuscrit jette sur moi un regard ironique, comme me disant : »Mais qu’est-ce que tu attends pour commencer, ... la venue du Saint Esprit ... ?! ... ».

 

Je me demande pourquoi je suis si nerveux, pourquoi le trac me paralyse, et toujours aux pires moments, lorsque je dois donner le meilleur de moi-même. Qui dirait que je suis habitué à jouer en public ???

 

Cependant il faut bien que je m’y mette :

Et voilà que les notes dansent vertigineusement, se joignant en arpèges chaque fois plus compliqués, n’obéissant qu’à mes doigts qui semblent avoir perdu toute élasticité, sans trop se préoccuper de la directive que mon cerveau s’évertue inutilement à leur inculquer. J’ai voulu me surpasser et j’y ai réussi au-delà de tout espoir ; tellement même que je n’arrive même pas à interpréter la pièce que, moi-même, j’ai créée. Quelle honte !!! Quelle angoisse je ressens !!! ... Et pourtant, lorsque je me trouve seul dans ma chambre, sans que personne ne me regarde, j’y arrive sans problème. Mais ici, devant mon ami, pas moyen !!! Je n’y arrive pas !!! ... Je me dis que c’est peut-être à cause de mon orgueil : une punition infligée par Dieu à cause de mon excès d’amour propre ? ... Je n’apprécie nullement que l’on me regarde avec ironie, bien que je sache le peu de chose que je suis et que  je devrais l’accepter.

 

Plein de bonne volonté, j’essaie à nouveau. Pas moyen !!! Pas moyen de jouer comme je le voudrais. ... Alors je m’arrête. Il faut à tout prix que je donne une explication. Je regarde Rubinstein qui me regarde à son tour, toujours souriant mais sans prononcer un seul mot. Commodément installé dans son fauteuil, il attend tranquillement.

 

Alors moi aussi je garde le silence et je recommence avec difficulté ; car, en créant cette pièce, j’ai voulu m’éloigner autant que possible de la facilité. Cela me dérangerait beaucoup que l’on trouve en elle quelque ressemblance que ce soit à la » zarzuela ».

 

Soudain, mon cerveau s’illumine et je constate avec joie que si pour son créateur l’interprétation de cette oeuvre résulte compliquée, elle le sera bien d’avantage pour n’importe quel autre musicien s’y aventurant ; et même pour un génie... Cette pensée me redonne confiance. Mes doigts retrouvent leur élasticité. La musique captive l’ambiance, emplissant la salle d’une merveilleuse sonorité ; nous enveloppant d’allégresse, de la fragrance de l’Espagne « cañí ». Exactement celle que je voulais lui inculquer dans  mes rêves les plus osés. Ça m’a coûté. Mais finalement j’y suis arrivé magnifiquement !!! ... Que Dieu soit loué !!! ... ...

 

Et je m’arrête à nouveau parce que la pièce est longue. Elle nécessite beaucoup d’explications avant de pouvoir être interprétée correctement.

 

– Je regrette qu’elle soit si difficile – je dis à mon ami –. J’ai voulu en faire un chef-d’oeuvre, je désirais t’offrir quelque chose à la hauteur de ta virtuosité... ...

 

– Ne te préoccupes pas. J’ai vécu assez pour savoir que ce qui a de la valeur n’est jamais facile. Je te promets que je vais consacrer à FANTASÍA BAETICA, tout le temps qui sera nécessaire pour la connaître à fond. Ensuite, il est probable que je l’étrenne en Espagne, dans une capitale de province. Il faut que je me prépare consciencieusement pour l’occasion, sans me presser. Lorsque je saurai quand et où je la présenterai pour la première fois, je te le ferai savoir. – Et je t’en supplie, ne fais pas cette tête !!! On dirait que tu es déçu. Je considère comme un plus, que la pièce soit difficile à interpréter. Elle me plaît. Elle me plaît  beaucoup,  énormément !!!  ...  Et  je suis sûr qu’elle aura beaucoup de succès ; tellement sûr que je veux la fêter aujourd’hui avec toi ; et maintenant même.

 

On s’embrasse fraternellement et c’est tout juste si on ne se met pas à danser, tellement nous sommes contents.... Moi, c’est surtout soulagé que je me sens !!!.

 

Et nous sortons...

 

En ce moment, alors que je suis en train de vous écrire, Arthur Rubinstein a un aspect magnifique comme s’il n’avait jamais quitté l’adolescence. Et pourtant, il est déjà dans sa trente-et-unième année. Il est en train de devenir fameux comme pianiste en interprétant les oeuvres de Frédéric Chopin – Hollandais lui aussi –, un compositeur de talent que j’admire moi aussi. Nous parlons de lui – de Chopin –, de sa courte vie – il mourut avant d’atteindre la quarantaine. Nous parlons surtout de sa musique à la foi tendre et passionnée, romantique et surtout chargée d’une profonde émotion. Il fut un enfant prodige qui composa sa première oeuvre à l’âge de six ans ; et a dix-neuf ans, on le considérait déjà comme le plus talentueux compositeur de Pologne.  Tout cela grâce à une enfance heureuse et choyée au sein d’une famille cultivée. Depuis tout petit, il jouait du piano à quatre mains avec sa mère et ses soeurs. Heureusement que son enfance fut heureuse car, après ; après ce fut tout le contraire : malade et malheureux en amour. Le malheur, grâce à Dieu, ne l’empêcha pas de composer. Nous parlons aussi de sa relation avec Georges Sand, particulièrement de leur séjour à Majorque, pendant lequel ils furent malheureux tous les deux. Lui était obligé de garder le lit à cause de l’empirement de sa maladie. Elle devait le soigner et c’était tout un problème en ces lieux et dans ce temps-là. Il était phtisique, maladie considérée presque diabolique et contagieuse. La population ne voulait avoir aucun contact avec eux et les évitait comme la peste. Finalement ils purent se réfugier à la « Cartuja de Valldemosa ».

Ce n’était pas seulement la maladie de Frédéric qui était un problème,  mais  aussi  la  façon d’être et surtout de s’habiller de Georges Sand. Elle portait pantalon comme un homme et se comportait comme tel. Aurore Dupin – véritable nom de Georges Sand – avait amené avec elle les deux enfants issus de son mariage avec le Baron Dudevant : Maurice et Solange. Je suppose que les enfants des environs, comme tous les enfants du monde, auraient bien voulu jouer avec eux ; que le mystère qui les entourait et le fait de venir d’un autre pays, les attiraient encore davantage. Et bien non. Leurs parents leur défendaient formellement de s’en approcher, même de loin.

 

Aurore était écrivain et, pour réussir à être publiée, elle se voyait obligée à se cacher sous un pseudonyme masculin. Si on avait su qu’il s’agissait d’une femme, jamais elle n’aurait pu publier ses romans. Elle avait un caractère impétueux et passionné et tombait facilement amoureuse. La relation entre les deux amants fut orageuse, surtout à cause de l’incompatibilité de leurs tempéraments et de leurs idéaux politiques. Lui, aristocratique et distingué, aimait la paix et l’harmonie par-dessus tout ; tandis qu’elle, révolutionnaire convaincue, avait plaisir à provoquer les gens.

 

– Ils étaient aussi différents que le jour et la nuit – finit par dire Rubinstein – . Je me demande ce qui a bien pu les unir. Pourtant, Chopin avait l’habitude de dire que l’on ne pouvait pas mélanger la littérature avec la musique. Quant à moi, à part ce cas, je ne crois pas que ce soit une erreur de mêler la musique à la littérature et vice-versa. Pour composer, je m’inspire souvent d’un poème et toi tu fais de même.

 

– Ce n’est pas quelque chose qui me préoccupe. Ce qui importe en fin de compte, c’est le résultat. Quand une oeuvre me plaît, je bénis l’inspiration qui la rendit possible, qu’elle vienne d’où elle vienne.

 

Nous sommes en hiver. Et, soudain, comme voulant ratifier la disparité des éléments et des choses  qui souvent se moquent de nos prédictions ; la journée qui avait commencé calme et ensoleillée, devient obscure et le vent se met à hurler. On a du mal à se tenir debout et on doit s’accrocher l’un à l’autre pour ne pas tomber.

 

– Mon Dieu quel vent !!! Heureusement que nous nous trouvons devant « La Mallorquina «  où nous serons douilletement accueillis. Que dirais-tu d’une bonne tasse de chocolat chaud ?

 

– Je ne sais pas comment va l’apprécier mon estomac ; mais ma bouche en a follement envie ! Et puis, j’aimerais tellement me régaler d’une de ces délicieuses « ensaimadas » qui se concoctent ici ! Pas toi ?

 

– Tu sais bien que j’en suit gourmand. Mais mon estomac n’est pas aussi frileux que le tien. Tu es sûr que ça ne va pas mal te tomber ?

 

– Je n’en prendrai qu’une toute petite pour accompagner mon chocolat.  Il faut que j’apprenne à dominer mon estomac... Humm !!! Quelle alléchante odeur sort de ce lieu !!! Comment peux-t-on résister ? ...

 

- Alors, entrons !!! Et, n’oublie pas. C’est moi qui invite. Nous allons fêter ton merveilleux travail, qui s’achève en beauté dans FANTASÍA BAETICA.

 

Le plaisir que nous éprouvons tous les deux à si bien nous entendre ; la douceur veloutée du chocolat qui nous réchauffe douilletement en pénétrant dans nos corps ; l’ »enseimada » si bonne, si pleine de calories ... tout cela nous engourdit et nous commençons à ressentir une irréfutable somnolence... D’ailleurs, en arrivant à la maison, la première chose que je fais, c’est de boire d’un trait une double dose de café... Arthur peut se permettre une sieste ; mais moi, Il faut absolument que je me mettes à travailler...

 

À suivre dans le prochain numéro de AIR

 

 

 

 

Frédéric Chopin peu avant de mourir.

Son visage angoissé nous dévoile la maladie qui le ronge

et la désillusion que lui cause le rejet de sa personne par les majorquins.