La Forclaz, octobre 2008

(Photo: Anick Haldimann)

 

 

 

 

IN MEMORIAM

 

 

Charles Ferdinand Ramuz

 

Écrivain suisse né à Lausanne

(24 septembre 1878 / 24 mai 1947)

 

 

 

D e r b o r e n c e

19ème partie

 

 

 

Et c’est dans cette maison, dans cette autre.

 

C’est ici, et ici encore, et là et encore plus loin. Là-bas, on rit. Les gens disent que c’est la femme du mort qui rit, parce qu’elle est devenue folle.

 

Il passe maintenant tout le temps des gens pas connus de vous devant chez vous ; ils s’arrêtent, ils regardent, ils secouent la tête.

 

Le vieux Jean Carrupt, qui ne comprend pas bien ce qui arrive, continue à se promener. De temps en temps, il s’arrête lui aussi et il grogne quelque chose.

 

Dans dix et dans douze maisons, le malheur, ici et ici encore et là-bas, tandis que le monde fait halte et regarde, et on entend des voix, des cris, des plaintes, plus rien ; on entend rire et pleurer en même temps.

 

L’éboulement de Derborence, un vingt-trois juin – une dizaine de jours seulement après qu’ils y étaient montés.

 

– Ah ! disait-on, s’ils avaient seulement attendu un peu...

 

– Qu’est-ce que vous voulez ? c´était le moment. Ils sont montés comme d’habitude.

 

– Moi, a-t-elle dit, je n’y crois pas, à vos histoires.

 

On avait obligé Thérèse à se recoucher ; il y avait près d’elle sa mère et sas tante.

 

À tout moment, on heurtait à la porte.

 

– Oh ! disait Catherine au monde qui heurtait, oh ! n’entrez pas, s’il vous plaît, n’entrez pas... Il vaut mieux la laisser tranquille.

 

Et le monde qui passe devant la maison :

– Là aussi ... Oui, ils étaient deux ... Un frère et un mari ... le frère de la mère , le mari de la femme...

 

– Antoine Pont.

 

– Et puis Séraphin Carrupt.

 

Ainsi les morts étaient nommés par leurs noms et peu à peu ils étaient dénombrés ; pendant qu’on voyait dans le haut de l’escalier, quand on ouvrait la porte, le reflet d’un grand feu qui brûlait sur le foyer de la cuisine.

 

Il paraît qu’elle attendait un enfant.

 

On voyait que de l’eau chauffait dans la marmite qui était suspendue à la crémaillère ; et, elle, dans son lit :

 

– Voyons, est-ce que ça tombe comme ça, une montagne ? ... Vous me faites rire...

 

Elle s’agitait. Comme on pensait qu’elle devait avoir de la fièvre, on lui avait mis une compresse d’eau fraîche sur le front.

 

– Si les montagnes toment comme ça, qu’est-ce que nous allons faire, nous ? On n’en manque pas, de montagnes, ici...

 

Elle disait :

– Otez-moi cette compresse.

 

Alors Philomène, ravalant ses larmes :

– Oh ! s’il te plaît, Thérèse, s’il te plaît !

 

Et Thérèse :

– Laissez-moi tranquille. Je vais bien...

 

– Oh ! ce n’est pas seulement de toi qu’il s’agit.

 

– De qui ?

 

Elle ne bouge plus, elle réfléchit.

 

Tout à coup, elle demande :

– Qu’est-ce que c’est que ce bruit ?

 

– C’est le monde.

 

Elle a dit :

– Quel monde ?

 

– Les gens qui viennent aux renseignements.

 

– Oh ! alors, a-t-elle dit, c’est que c’est vrai...

C’est vrai, puisqu’il y a du monde... La montagne ... Oh ! a-t-elle dit à sa mère, et toi, est-ce que tu crois qu’il est mort ?

 

– On ne sait pas encore. Il faut attendre. On ne sait rien ; ils viennent seulement de partir.

 

– Qui ?

 

– Le médecin et la justice.

 

– Ah ! a-t-elle dit, il faut attendre ? il faudra attendre jusqu’à quand ?

 

– Jusqu’à demain ou après-demain. On te promet qu’on te dira tout.

 

– Oh ! a-t-elle dit, c’est pas la peine.

 

Elle a dit :

– Pourquoi est-ce qu’ils se dérangent ?

 

Elle dit :

– Et moi, est-ce que je ne pourrais pas monter avec eux ?

 

Elle s’est assise sur son lit, pendant que les deux femmes accourent, l’ayant prise chacune par une épaule et l’obligent à se recoucher.

 

                                                  Continuera dans le prochain numéro de AIR