IN MEMORIAM

 

 

Charles Ferdinand Ramuz

 

Écrivain suisse né à Lausanne

(24 septembre 1878 / 24 mai 1947)

 

 

D e r b o r e n c e

20ème partie

 

 

 À quoi est-ce que tu pourrais bien servir là-haut, ma pauvre fille ? Il n’y a qu’à attendre, vois-tu. Fais comme nous. Car qu’est-ce que nous pouvons faire, je te demande un peu, ah ! oui,  qu’est-ce que nous pouvons faire, nous autres, ma pauvre fille ?

 

Parmi les larmes qui lui coulaient le long des joues :

 Et il faut aussi penser à lui.

 

 Qui ?

 

 Lui, le petit, s’il doit venir.

 

 Bon !

 

Elle se laisse faire, elle se laisse aller en arrière, elle est de nouveau toute tranquille sur son oreiller. Elle a croisé les mains sur le drap. Les montagnes vont bientôt devenir roses. Les montagnes nous tombent dessus. C’est beau à voir, mais c’est méchant.

 

Elle a dit :

 Et si j’ai un enfant ? Si j’ai un petit enfant d’Antoine ? Lui, je sais bien qu’il ne reviendra pas. Mais alors, ce petit enfant, il serait orphelin, il serait orphelin avant d’être né ? ... Ah ! – a-t-elle dit –, ça lui aurait fait pourtant bien plaisir, à Antoine. Je lui aurais dit le secret à l’oreille ... Eh bien ! je ne lui dirai rien. Il ne saura jamais rien, jamais. C’est drôle.

 

Tout à coup Thérèse a crié :

 Eh bien, je n’en veux pas ... je n’en veux pas. Un enfant qui n’aurait pas de père, est-ce que c’est encore un enfant ? Oh ! ôtez-le-moi, – disait-elle –, ôtez-le-moi, ôtez-le-moi ! ...

 

 

* * *

Il sort la tête...

 

C’était deux mois, ou presque, après l’éboulement ; ainsi ils avaient eu tout le temps de le cuber, ayant déroulé à cet effet leur chevillière de toile gommée, où les toises étaient indiquées par un trait noir, l’étendant à plat contre la surface des pierres, en longueur d’abord, puis en largeur. Puis un des hommes avait grimpé jusque dans le bout de celui des quartiers de roc qui paraissait le plus élevé, tâchant d’obtenir ainsi l’épaisseur de la masse, un de ces employés du cadastre ; car ils étaient montés aussi à Derborence, faisant suite aux médecins, aux représentants de la justice, aux curieux.

 

Cent cinquante millions de pieds cubes.

 

On a cubé l’importance du dérochement, de manière à pouvoir modifier les plans de la commune et remplacer sur une des feuilles du registre ce qui était inscrit comme pâturages et terres fertiles par la mention : terres inutilisables.

 

C’est un assez long travail, mais ceux qui l’avaient entrepris eurent tout le temps de le mener à bien. Rien n’est venu les déranger dans leur besogne, car les curieux devenaient de jour en jour moins nombreux ;  et la nature , elle, se laissait faire, étant rentrée dans le repos, étant retournée à son immobilité, étant redescendue à l’indifférence. Pour finir, il était venu des messieurs de la ville, qui, eux, sont montés jusque sur le glacier, et ils l’ont parcouru dans toute son étendue, afin de s’assurer qu’aucune nouvelle crevasse ne venait indiquer, en arrière du point de rupture, les risques plus ou moins futurs, sinon l’imminence d’un nouveau danger. Mais tout leur avait paru bien à sa place sur le beau linge lisse et blanc, pas déchiré, qui recouvrait d’un bord à l’autre les espaces presque plats qu’il y avait en arrière de la crête.

 

Maintenant les nuages de poussière, s’étant élevés peu à peu au-dessus des parois, les fonds de Derborence étaient redevenus visibles de partout. L’opacité de l’air avait fait place finalement  à   une   parfaite  limpidité.    Tous  ceux  qui  avaient poussé jusque-là avaient pu constater, n’ayant qu’à lever la tête, à l’extrême frontière du ciel, le point d’où l’éboulement s’était détaché. C’était à une place où la paroi auparavant faisait saillie et surplombait sous une surcharge de glace, toute hérissée de séracs ; on voyait que ce qui avait été en relief était maintenant en creux, que ce qui avait été convexe était devenu concave. L’avancement du roc avait été remplacé par un vaste couloir à forte inclinaison dont le contenu s’était déversé d’un seul coup sur le pâturage, le faisant cesser d’être un pâturage, sur ceux qui l’habitaient, qui avaient cessé de l’habiter, sur ce qui y avait vie et qui avait été privé de vie. À présent, il n’y avait plus rien partout que l’immobilité et la tranquillité de la mort, la seule chose qui fût encore en mouvement étant là-haut dans le couloir une sorte de masse boueuse, une espèce de rivière faite de sable, bien contenue dans ses berges et par elles canalisée, de déjection qui était au bas du dévaloir. C’est silencieux, ça bouge à peine, c’est un cheminement si insensible qu’il fallait l’observer longtemps pour en distinguer le progrès.

 

On avait fait une collecte dans le pays, ce qui avait permis d’indemniser en partie les ayants droit de la perte de leur bétail. On leur avait attribué, en outre, pour remplacer celles qu’ils avaient perdues à Derborence, de nouvelles parts sur des pâturages que possédait ailleurs la commune.

 

Pour le reste, c’est seulement une petite correction à faire sur la carte ; c’est seulement une annotation à introduire sur un des feuillets de cadastre ; il faudra aussi examiner s’il n’y aurait peut-être pas lieu de le dessiner à nouveau, parce qu’il est pour le moment colorié en vert.

 

Et le vert signifie l’herbe et l’herbe veut dire la vie.

 

Plus rien là-haut que le vieux Plan avec son troupeau de moutons et le troupeau errait dans les ravine comme l’ombre d’un nuage.

 

Il est obligé de se déplacer tout le temps. Rien ne pousse, en effet, dans ces solitudes, qu’un peu de gazon maigre par les fentes des pierres, comme dans une cour pavée et dans l’entre-deux des pavés : il faut que le troupeau le mendie brin à brin. Alors il avance, et il broute tout en avançant. Du matin au soir, il est en marche. Il est carré, il est pointu, il est en forme de triangle, et, tantôt sur les pentes, tantôt dans le fond de la combe, imite l’ombre d’un nuage dont le vent modifierait continuellement la disposition au-dessus de vous. Il avance, il se recourbe en passant sur une bosse, il se recourbe dans l’autre sens en s’enfonçant dans un creux. Il devient convexe, il devient concave ; il fait un bruit de pluie avec ses pattes. Il fait avec ses dents un bruit comme quand les vagues, par temps doux, reviennent à petits coups heurter les cailloux sur le rivage.

 

Lui, se tenait planté en terre tout à côté comme un vieux mélèze touché par l’hiver.

 

Planté là, tout debout, immobile dans sa houppelande, hochant en haut de sa houppelande sa barbe blanche sous son vieux chapeau aux bords effrangés :

 

– D ... D ... I ...

Il riait.

– Plus personne ... Plus personne ? Ah ! vous croyez...

 

* * *

Continuera dans le prochain numéro de AIR

 

La Forclaz, octobre 2008

(Photo: Anick Haldimann)