Mariette Cirerol

 

Les Anges Gardiens

 

Chapitre 6

 

Tandis que le camion roule vers la cheminée ; Sandra reste silencieuse ; trop silencieuse et pensive selon Adam :

 

– Tu ne te sens pas bien? – lui demande-t-il –. Pourquoi boudes-tu ? Tu devrais être contente !

 

– J’étais en train de penser.

 

– Pense à haute voix ! Comme ça on se comprendra.

 

– Justement. Tu ne pourrais pas comprendre.

 

– Pourquoi crois-tu que je ne te comprendrais pas. Est-ce que tu n’as pas confiance en moi ? Tu sais pourtant bien que tout ce qui t’arrive ou peut t’arriver m’importe au plus haut point. Tu sembles préoccupée et j’ai besoin d’en savoir la cause.

 

– Ne t’en fais pas trop. Bien que tristes, mes pensées sont normales dans l’état où je me trouve. Regardons plutôt le bon côté –. Nous sommes à nouveau ensemble et j’en suis heureuse malgré les douleurs qui, parfois lancinantes, me font faire la grimace. Pour l’instant, elles me torturent et m’empêchent de sourire. Ça ne durera pas. Ça passera...

 

– Bien sûr et je l’espère bien ! J’ai mal aussi, mais pas autant que toi. Ce qui me chicane c’est que tu dis que je ne pourrais pas comprendre. Pas comprendre quoi ? À quoi pensais-tu de si compliqué ?

 

– Plus que compliqué, tellement que j’ai besoin de l’assimiler avant de pouvoir l’expliquer.

 

– Je vois que ça te trouble énormément...  À plus forte raison il faut que tu me le confies.

 

– Ce n’est pas agréable à raconter. Il s’agit de prédictions que l’on m’a faites qui pourraient se réaliser dans le futur. Mais pour le moment, il vaut mieux les ignorer et jouir du présent. Le moment venu, tu le sauras...

 

– Ce n’est pas ce que nous avons convenu. Nous nous sommes promis de tout nous dire... Souviens-toi ! ... C’est absolument nécessaire pour notre future ; autrement, autant continuer à vivre séparés...

 

– Tu as raison, comme toujours, et tort aussi, parce que ce qui m’arrive, personne ne pouvait le prévoir, surtout pas moi. Ça n’a absolument rien à voir avec notre promesse. Tu sauras tout le temps voulu... Aie un peu de patience !!! ...

 

– Je ne suis pas d’accord. Racontes-le de la façon que tu pourras, mais je dois savoir. Comment pourrais-je t’aider, sinon... Nous sommes tous deux dans le même pétrin.

 

– Soit, puisque tu insistes... Mais promets-moi d’abord de ne pas te moquer de moi. Pour étrange que cela puisse te paraître, il s’agit de la réalité. Je sais que j’ai de la fièvre, peut-être même beaucoup de fièvre ; mais je ne délire pas. Toutes mes facultés sont en éveil. Tu m’as sauvé la vie avec une grue. Ça aussi c’est fantastique mais pourtant vrai. La réalité dépasse parfois l’imagination...

 

– Je promets tout ce que tu voudras ; mais, pour l’amour du ciel, raconte ! Ne me laisse pas languir comme ça !

 

– Je résume, car je n’ai plus beaucoup de forces et si je commence, je dois arriver jusqu’au bout : Voilà, pendant ton absence j’ai eu la visite d’une dame qui m’a dit être mon ange gardien.   Elle  est  venue  me  prévenir   dit-elle    que  j’allais bientôt mourir mais que je ressusciterai dans un monde meilleur. Tandis que toi, tu devras rester encore plusieurs années sur la Terre. Cependant, je pourrai communiquer avec toi dans tes rêves. Puis, lorsque tu mourras, tu viendras me rejoindre et nous vivrons heureux pour l’éternité...

 

Alarmé et préoccupé, Adam pose sa main sur le front de Sandra : il brûle. « Elle délire – pense-t-il – c’est ce qui la fait parler ainsi » ...

 

Mais Sandra lit dans sa pensée :

– Tu te trompes. Je ne délire pas. Et maintenant, laisse-moi dormir. J’ai vraiment besoin de me reposer.

 

Le temps presse et le gardien s’en rend compte. Il appuie plus fort sur l’accélérateur. En arrivant à la cheminée, il sort le premier du camion et aide Adam à déposer Sandra dans le verticoptère. À eux deux, ils l’allongent tant bien que mal dans le peu d’espace libre. Puis, Adam s’installe à côté d’elle et le gardien les accompagne jusqu’au refuge du docteur.

 

La fièvre continue à monter. Sandra délire et ne reconnaît plus personne. Le docteur l’ausculte attentivement en fronçant les sourcils. L’état de la malade n’offre aucun espoir. Sa seule chance de survie est l’amputation des deux jambes, ce qui est terrible, et pas sûr non plus. Elle a une gangrène très avancée qui menace de s’étendre dans tout son corps. Il faudrait l’opérer tout de suite ou alors, la laisser mourir. Étant inconsciente, elle s’en irait doucement, sans souffrir.

 

La désolation que ressent le docteur est immense. Comment annoncer une chose pareille ? Comment trouver les mots pour le faire ? Il faut pourtant qu’Adam le sache. En plus de l’immense douleur que cela lui causera ; c’est lui qui devra l’annoncer aux parents de la jeune fille – si jeune, mon Dieu ! –. Quel drame !!! ... Si seulement on me l’avait amenée plus tôt !!! ...

 

En effet, la cruelle réalité frappe Adam comme la foudre. Il doit s’accrocher au mur pour ne pas tomber. Tout tourne autour de lui comme dans un carrousel, ses oreilles vrombissent comme un moteur avarié. Il sent que sa tête va éclater...

 

– Non, non !!! – se défend-t-il –. Ce n’est pas possible ! Elle ne peut pas mourir maintenant ! ... On vient de la sortir d’un trou si profond qu’ on a dû la hisser avec une grue... Est-ce qu’on a mal fait ? On ne pouvait pas attendre ! Est-ce que ce faisant on l’aurait blessée ? ... Non, je ne crois pas, c’est la gangrène, la meurtrière. Au fond du puits, c’est humide, ce qui donne naissance à un tas de microbes, mais elle n’y est pas restée longtemps, pas plus de vingt-quatre heures... Alors ??? Ça ne joue pas. Elle n’a pas pu attraper la gangrène en si peu de temps. Surtout pas une gangrène aussi avancée, comme vous dites. Vous devez vous tromper... Il faut l’ausculter de nouveau... N’est-ce pas ? tout le monde peut se tromper ! ... ...

 

Le docteur ne peut pas laisser Adam dans un état pareil. Il lui donne un calmant qui le fera dormir pendant quelques heures  et lui permettra, à lui aussi, de se retirer un instant pour réfléchir.

 

– Mon Dieu – prie-t-il – Je t’en  supplie ! Dis-moi comment agir !

 

Il se calme un peu. Il se souvient du jour où on lui octroya le titre de Docteur en Médecine. On le fit jurer de ne laisser mourir un patient sous aucun prétexte, tant que la possibilité de le maintenir en vie existe. Il comprend alors que ce souvenir est la réponse à sa prière.

 

Il doit opérer sans perdre plus de temps. C’est son devoir. Son cruel devoir.

 

Comme il regrette d’avoir choisi cette profession ! Il est bien trop sensible au malheur d’autrui pour y prendre goût. Un docteur,  et  davantage  un  chirurgien,  doit  avoir  beaucoup de sang froid. C’est absolument nécessaire pour le bien du patient et  de  lui-même.  Et justement,  surtout  en ce moment, c’est le sang froid qui lui manque. Ce qu’il doit entreprendre lui semble si  horrible qu’il  est  en  train  de  subir  l’enfer.  Pourtant  il faut absolument qu’il se calme . Il y était arrivé, tout à l’heure, après sa prière.

 

Il se concentre à nouveau, mais d’une autre façon : en faisant appel à la méditation, comme le font les bouddhistes. Cela signifie vider son esprit de toute attache matérielle et le laisser voguer librement dans l’immensité de l’Univers.

 

Et ça marche :

Son esprit est nettoyé. Il ne doute plus. Il sait maintenant exactement ce qu’il doit faire : lutter pour la vie. Aussi douloureuse qu’elle puisse paraître, toute vie a sa raison d’être.

 

Tranquillisé, il se lève et opère. Sa main ne tremble pas.

 

Continuera dans le prochain numéro

 

 

 

 

 

 

 

Araignée cracheuse  (venimeuse)

 

Illustration trouvée dans l’Internet:

 

http://www.dltk-ninos.com/educacional/animales/aranas/hechos10f.htm