Écrivain journaliste d’aujourd’hui à Istanbul, Turquie

Beki Bardavid

 

D’elle, nous allons publier un article rédigé en judéo-espagnol pour le journal sépharade “El Amanecer”. Nous intercalerons le français au judéo-espagnol afin que nos lecteurs de langue française puissent le comprendre. Ceux de langue castillane n’ont qu’à faire un tout petit effort pour suivre le développement du récit. Ils verront comme il est facile de comprendre la langue des sépharades, surtout lorsqu’elle est écrite. Parce que saisir les mots dans une conversation, c’est plus difficile, à cause de leur accent, différent selon le pays où ils résident. Cependant, ici, en Espagne, nous avons régulèrement une émission radiophonique en cette langue, et la présentatrice parle d’une façon agréable et parfaitement assimilable pour les espagnols d’aujourd’hui.

 

Dans l’intention de vous mettre un peu dans l’ambiance, nous vous présentons sa mère, en bas à gauche sur la photo, parmi d’autres jeunes filles de son temps :

 

            

 

 

 

 

Lina Kohen et Kalef Albukrek,

parents de Beki Bardavid,

en 1926, après leur mariage.

 

 

Chorlu es el Kazal Onde Nasyo Mi Mama

 

La Poetesa Lina KOHEN ALBUKREK  (1897-1987)

 

LINA KOHEN ALBUKREK ke kompozo las poemas “Ochenta i Syete Anyos lo ke Tengo” es mi madre i nasyo en Chorlu en 1897, tres anyos antes del siglo XX. Me fue muy dificil de enkontrar documentos konsernando Chorlu, porke Chorlu era un kazaliko sin emportansa. I en 1900 moravan solamente 500 Djudios. Lo ke ay de kuriozo es ke yo peni kaji tres anyos para escribir este kazaliko. Es grasyas a las kasetas ke desho mi mama ke parvine a escribir ojas ke konstituaron mi doktorado i tambien las letras ke enkontri en “La Alliance Israélite Universelle” en Paris, rue La Bruyère.

 

(LINA KOHEN ALBUKREK, qui composa les poèmes “Ochenta i Syete Anyos lo ke Tengo” (Quatre-vingt-sept ans, voilà mon âge), c’est ma mère, et elle est née à Chorlu en 1897, trois ans avant le XXème siècle. Il me fut très difficile de trouver des documents concernant Chorlu, car, en 1900, Chorlu n’était qu’un hameau sans importance, de pas plus de 500 juifs. Étrangement pourtant, écrire au sujet de Chorlu m’a pris presque trois ans. Et c’est grâce aux cassettes que m’a laissées ma mère, ainsi que d’autres informations trouvées à l’Alliance Israélite Universelle”, à París, rue La Bruyère, que je suis parvenue à rédiger les pages qui constituèrent mon doctorat.)

 

Chorlu fue prospero en los anyos 1900. . Es despues ke kon la guerra Bulgara i, en la mizma semana, koza ke no se tyene oyido, uvo raj i fuego, ke Chorlu se eskapo. Todos vinyeron a Estambol o a otros kazales i empesaron una vida mueva. Entremyentes salyo la moda de ir a las Amerikas. I agora, seya en mi viaje a la Amerika del Sur, seya kuando viajo a la Amerika del Norte, enkontro personas de Chorlu ke ya son los inyetos de los vizinos i amigos de Lunika, asigun la yamavan a mi mama en Chorlu: Lunika, ija de haRibi Avram Kohen.

 

(Chorlu fut prospère pendant les années 1900. C’est après, avec la guerre bulgare – ce que l’on ne tient pas en compte c’est que, pendant la même semaine, il y eut des éclairs et du feu – que la population fuit Chorlu. Ils vinrent tous s’installer à Istanbul ou dans d’autres villages pour commencer une nouvelle vie. Entre temps, surgit la mode de partir pour les Amériques. Et maintenant, quand je voyage, autant en Amérique du Sud qu’en Amérique du Nord, je rencontre des gens de Chorlu qui sont déjà les petits enfants des voisins et des amis de Lunika, comme on appelait ma mère à Chorlu: Lunika, fille de haRibi Avram Kohen.)

 

Chorlu no era un lugar para personas ke keriyan bivir mijor. Era un kazal kon sus tradisyones, sus uzos i kostumbres. Las mujeres kedavan en kaza para parir, mirar a sus maridos i a sus kreaturas, i los ombres en la plasa, mirando de ganar el mantenimyento.

 

(Chorlu n’était pas un lieu pour les personnes qui voulaient vivre mieux. C’était un village avec ses traditions et coutumes. Les femmes restaient à la maison pour donner naissance aux enfants, s’occuper d’eux et de leur mari. Les hommes sortaient pour gagner le pain quotidien.)

 

Esto era ansi desde anyos. No se tyene visto ke una mujer lavore o se vaya a una eskola de linguas, sobre todo ke es despues de 1900 ke empesaron a tomar ijikas a las eskolas. I lo mas de eyas ya se enfasyaban i se saliyan de las klasas para kuzirsen el ashugar i kazarsen de chika edad.

 

(Ce fut ainsi durant des années. On ne voyait aucune femme travailler hors du foyer ou suivre des cours de langue. Ce ne fut qu’à partir de 1900 que les filles commencèrent à aller à l’école.

 

La plupart d’entre elles étaient déjà promises et sortaient des classes pour aller coudre leur trousseau. Elles se mariaient très jeunes.)

 

Entre los ombres aviya rikos i proves i esnafes komo uvo siempre. Lo mas de los echos era tekstil, lecheriyas i kezeriyas, fyerreriya, vistimyentas, echo de vinos i vinagre i otros. Los proves miravan de ganar en vendyendo lo ke topavan. Aviya tenekedjis, arenadjis, vendedores de sestos i mizmo aviya ke trayiyan artikolos baratos de Bulgariya para vender en Chorlú.

 

(Parmi les hommes, il y avait des riches, des pauvres et des bourgeois comme toujours. On produisait surtout des tissus, du lait, du fromage, de la quincaillerie, des vêtements,; du vin, du vinaigre, etc. .… Les pauvres tâchaient de gagner leur vie en vendant ce qu’ils trouvaient. Il y avait des ferblantiers, des marchants de sable, de cendre et de paniers. Il y en avait aussi qui rapportaient des articles bon marché de Bulgarie pour les revendre à Chorlu. ).

 

Las kazas de los rikos eran de dos etajes, komo yamamos oydupleks”. Los proves biviyan lo mas en chosas, o se adjuntavan a sus paryentes. I las kreaturas ke nasiyan se echavan enbasho, enriva de kolchones i se durmiyan debasho de mantas y tapetes.

 

(Les maisons des riches avaient deux étages, comme les duplex d’aujourd’hui. La plupart des pauvres habitaient dans des cabanes, ou, alors, chez leurs parents. On couchait les enfants qui naissaient sur des matelas que l’on glissait sous le lit et ils dormaient enveloppés de couvertures et de tapis.)

 

El friyo de Chorlu era famozo. Se dishoTrakya”, ya se entezavan las aguas. I oy en diya, la Trakya es verdad muy yelada. Antes de Estambol, aze inyeve en Edirne, Kirklareli, Lülebubaz, ke al tyempo yamavan La Trakya, Iderne, Kirkisya, ets... Djente ke viniyan a Estambol para empleyar teniyan risko de enkontrar lovos en los kaminos.

 

(Le froid de Chorlu est fameux. On l’appelait “Trakya. L’eau se congelait. Et aujourd’hui encore, la “Trakya”’ est une contrée glaciale. Non loin d’ Istanbul, il fait un froid de canard à Edirne,

 

Kirklareli, Lüleburgaz qui en ce temps là se nommait La Trakya, Iderne, Kirkisya, etc. ... Les gens qui se rendaient à Istanbul pour travailler, courraient le risque de rencontrer des loups sur leur chemin.)

 

Chorlu se yamava Chorlu porke Chur tyene el senso de malo en Turko. I en Churlu afito gerra, raj i fuego, todo en la mizma semana, komo está eskrito ariva.

 

(Chorlu s’appelait Chorlu parce que “Chur” signifie méchant en turc. Et à Chorlu, il y eu la guerre, la foudre et le feu pendant la même semaine, comme je l’ai déjà dit au commencement de mon récit.)

 

Kuando salyo la moda de ir a las Amerikas, los Djudyos de Chorlu vinyeron a Estambol. I de Estambol kada uno miro remedyo para irse a las Amerikas porke Chorlu ya aviya kedado un lugar primitivo malgrado “La Alliance Israélite Universelle”. I los ke se puediyan ir, yamavan a sus ermanos i en mizmo tyempo embiyavan dolares a los ke aviyan kedado en Chorlu o ke ya se aviyan ransferado a Estambol.

 

(Quand surgit la mode d’aller vivre en Amérique, les juifs de Chorlu déménagèrent à Istanbul. Une fois là-bas, chacun chercha à se procurer les moyens de se rendre en Amérique, car Chorlu était resté un lieu primitif malgré L’Alliance Israélite Universelle. Ceux qui avaient pu partir appelaient leurs frères et, en même temps, envoyaient des dollars à ceux qui étaient restés à Chorlu ou qui s’étaient déjà déplacés à Istanbul.)

 

Los ke vyenen oy en diya a Chorlu, azen un djenero de « ziyara ». Los muzulmanos tuvyeron la finesa de no tokar a nada i transformaron esta luzya i antika sinagoga en una meshkita maraviyoza i la yamaronHavra Camii(Meshkita de la Keila). Todos los ke vyenen de las Amerikas, de la Evropa o de otros payizes del mundo, komo kuando estuvo mi mama, se les moja el ojiko en pensando a sus paryentes ke ya no biven mas. Mi mama me mostro ande se asentava su mama, Rebeka Benezra Kohen, ke yo yevo su nombre:

- “Mira, aki ariva se asentava mi mama”

Luna aviya dicho estas palavras i a eya se le aviya mojado el ojiko.

 

(De nos temps, nous nous déplaçons à Chorlu pour nous recueillir sur les lieux où ont vécu nos aïeux. Les musulmans ont eu la finesse de ne toucher à rien. Ils ont transformé notre belle et ancienne synagogue en une merveilleuse mosquée et l’ont appelée « Havra Camii ».. Tous les visiteurs, qu’ils viennent d’Amérique, d’Europe, ou d’ailleurs, tout comme à l’arrivée de ma mère, ont les larmes aux yeux en pensant à leurs parents qui ne sont plus en vie. Ma mère me montra l’endroit où habitait ma grand-mère, celle dont je porte

le nom :

Rebeka Benezra Kohen.

 

 

- « Regarde ! Là-haut habitait ma mère »

Ce sont les paroles de Luna. En les disant, ses yeux se mouillèrent.)

 

Ansi, son los inyetos de los Chorlulis ke vyenen i vijitan este kazaliko ke sinyifika tanto para eyos. Porke i eyos komo mi se engrandesyeron kon el sohbet de Chorlu.

 

(Ainsi, ce sont les petits enfants des anciens habitants de Chorlu qui viennent visiter ce village qui à leur yeux a tellement d’importance. Parce que c’est dans la nostalgie de Chorlu que nous avons grandi, eux et moi.)

 

 

Esto no es ni un rezumen de lo ke peni a eskrivir. Siguramente es emposivle de dar en unas dos ojas mi lavoro de mas de tres anyos. Esto lo ekspozaré en un livro ke yevará el nombre de Chorlu.

 

(Cela n’est même pas le résumé de ce que je me suis donné la peine d’écrire. Il est impossible de présenter en deux feuilles seulement, un travail de plus de trois ans. Le récit complet s’exposera dans un livre qui portera le nom de Chorlu.)

 

Oy en diya Chorlu es un lugar tan developado ke kuando mo la yevimos a mi mama, no topo ni entrada ni salida. Tuvo muncha difikultad a enkontrar la kaza onde moraron. Es grasyas a una fuente ke se situava djusto enfrente de su kaza ke pudo enfin toparla. Oy ya la destruyeron para azer un apartamento moderno.

 

(Actuellement, Chorlu est un lieu tellement développé que, lorsque nous y avons amené ma mère, elle n'en reconnu ni l’entrée ni la sortie. Elle eut beaucoup de difficulté à trouver la maison où elle habitait. Ce ne fut que grâce à une fontaine qui se trouvait juste en face du logis, que nous l’avons finalement localisé… Aujourd’hui, la maison n’y est plus. Elle a été démolie et remplacée par un édifice moderne.)

 

La Hidira, ke lo djusto era Kadiraga, es serka del sementeryo ke es la partida la mas valutoza de Chorlu. Fabrikas de tekstil, komoLevi’s” i tantas otras, se enstalaron en Chorlu. Es difisil topar terreno en este Chorlu, de ande los Djudyos fuyeron despues de 1912 en la guerra Bulgara i envista el raj i el fuego. La valor de Chorlu es su serkor a la mar, a Estambol, a la Bulgariya i a la Gresya; sovre todo ke Chorlu está situado en la partida Evropea de la Turkiya, en la Trakya.

 

(La Hidira, autrefois Kadiraga, se trouve à proximité du cimetière. C’est la partie la plus riche de Chorlu. Des fabriques de tissus comme la « Levi’s » et tant d’autres se sont installées à Chorlu. Il est difficile de trouver du terrain dans ce Chorlu que les juifs abandonnèrent lors de la guerre bulgare et à cause, aussi, de la foudre et du feu. Ce qui donne de la valeur à Chorlu, c’est sa proximité à la mer, à Istanbul, à la Bulgarie et à la Grèce. Et, surtout, parce qu’il se trouve sur la partie européenne de la Turquie, sur la Trakya.)

 

Chorlu es agora, komo dishe mas ariva, un lugar de ziyara, un lugar ande puedemos komemorar muestros antepasados byen ke no ay ninguna trasa de eyos, mas de la sinagoga – ke ya se transformo en meshkita.

 

(Comme je l’ai déjà dit plus haut, Chorlu est maintenant un lieu de recueillement, un lieu où nous pouvons commémorer nos ancêtres, malgré qu’il n’en reste plus aucune trace, à part la synagogue déjà transformée en mosquée.)

 

Beki Albukrek Bardavid, Estambol

bekibardavid@superonline.com