Les Cahiers de Manuel

 

Cahier numéro 4 – quatrième partie

 

La conversation entre Manuel et Camille continue :

 

- Je pardonne à mon frère, il souffrait trop et c’est mieux comme ça. Mais je ne peux pas pardonner à Rodin, il m’a fait trop de mal. Et il m’en fait encore en consentant que je pourrisse entre ces murs. Il s’est rendu maître de mes sentiments, s’est approprié de mon travail, et ne veut pas le reconnaître de peur que l’image que le monde a de lui en soit ternie. Il n’a pas seulement consenti à ce que l’on m’enferme ; je suis sûre qu’il s’est servi de mes circonstances, du fait que je suis enfermée et ne peux me défendre, pour manipuler les faits et les tourner contre moi. Les présumées preuves de ma démence, c’est lui qui les aura fournies !

 

- Il souffre, lui aussi.

 

- Il n’a que ce qu’il mérite. Je n’ai pas de pitié pour lui. D’ailleurs, c’est lui qui a la clé de mon martyre ; s’il veut soulager sa conscience, il n’a qu’à s’en servir. Mais il ne le fera pas, parce que sa réputation d’artiste compte davantage pour lui que ma vie.

 

À ce moment, un employé de l’asile vient vers nous pour nous dire que le temps de la visite a terminé.

 

Et pendant que l’on me communique que je dois partir, je sens la main de Camille trafiquant nerveusement autour de ma poche. Qu’est-ce qu’elle veut ? Je ne bouge pas pour ne pas attirer l’attention sur son manège ; mais pour la première fois, je commence à me demander si elle a vraiment toute sa raison.

 

On appelle l’employé qui disparaît, et Camille peut enfin s’expliquer :

 

- C’est un poème de Paul, de mon frère. Lis-le et après tu me le rendras, parce que ce poème est mon unique compagnie. Il croit en Dieu, lui, tu verras !

 

- Mais, Camille, tu oublies que je pars demain !

 

- Alors, ça ne fait rien. Garde-le ! De toute façon, je le sais par cœur. Avec toi, il est en sûreté. Tandis qu’ici, on pourrait me le prendre. Et puis, comme ça, chaque fois que je penserai à mon frère, je penserai aussi à toi, à ta visite, et je me sentirai moins seule.

 

L’employé est en train de me faire des signes désespérés en me montrant l’heure. Alors, j’embrasse Camille rapidement et je m’en vais presque en courant, parce que je ne veux pas qu’elle voie que mes yeux sont pleins de larmes.

 

Et plus tard, quand j’arrive dans ma chambre, je sors le poème de ma poche et me dispose à le lire. On voit qu’il est resté longtemps plié et enfoui dans sa poche ; et même parfois, dans un recoin beaucoup plus intime de son corps lorsqu’il y avait danger de perquisition. Tout comme Camille, le papier a perdu sa fraîcheur à force d’être caché et manipulé, et certains traits de l’écriture s’en trouvent effacés. Heureusement que le fond est blanc, bien que jauni, et que le poème est écrit en encre de chine, très noire, ce qui facilite la lecture. L’écriture est fine et légèrement inclinée vers la droite. J’ai de la peine à lire certains mots abîmés par les plis et les froissements, mais j’arrive à m’en sortir ; et, après avoir déchiffré complètement le poème, je le traduis en espagnol pour pouvoir le commenter avec mes amis dans mon pays. C’est beau, mais si désespérément triste !... Voyez plutôt :

 

« Je suis ici, l’autre est là-bas, et le silence est horrible :

Nous sommes des malheureux et Satan nous passe au crible.

Je souffre et l’autre souffre, et il n’y a pas de chemin entre elle et moi, d’elle jusqu’à moi, pas de parole, pas de main.

Seulement la nuit qui est commune et incommunicable, la nuit où l’on ne fait rien ; et l’épouvantable amour impraticable.

Je tends l’oreille, et je suis seul, et la terreur prend prise en moi.

J’entends seulement l’image de sa voix et le son d’un cri.

Je perçois un faible vent et les cheveux s’hérissent sur ma tête.

Sauvez-la du danger de la mort et de la gueule de la Bête !

Voilà de nouveau le goût de la mort entre mes dents, le fossé, l’envie de vomir et le vertige.

J’ai été seul dans le pressoir. J’ai écrasé le raisin dans mon délire, cette nuit où j’allais d’un mur à l’autre en éclatant de rire.

Celui qui a fait les yeux, ne me verra-t-il pas sans yeux ?

Celui qui a fait les oreilles, ne me verra-t-il pas sans oreilles ?

Je sais que là où le péché abonde, Votre miséricorde surabonde.

Il faut prier, car c’est l’heure du Prince de ce monde.

 

……………..

 

Tu es rayonnante et splendide !

Tu es belle comme le jeune Apollon !

Tu es droite comme une colonne !

Tu es claire comme le soleil levant !

Et d’où as-tu arraché si ce n’est des franges mêmes du soleil par un mouvement de ton cou, cette grande boucle d’or de tes cheveux faits avec la même matière qu’un talent d’or ?

Tu es fraîche comme une rose sous la rosée.

 

……………..

 

Prends l’image de ce visage mortel ; car le temps de notre séparation s’approche, et tu ne me reverras pas avec tes yeux charnels.

……………..

 

D’après mon éducation profondément religieuse, le tableau que me peint ce poème est épouvantable. Ce doit être horrible pour Paul Claudel de ressentir une telle passion pour sa sœur. Je comprends sa fuite, son désir d’oublier. Je comprends aussi sa jalousie et sa douleur en la voyant souffrir si atrocement à cause d’un autre amant. Selon l’Église, cet amour est  monstrueux  et on doit l’éliminer. Cependant, cela ne lui donne pas le droit de faire enfermer Camille. S’il croit que cloîtrer l’objet de l’inceste est une solution pour l’éliminer, qu’il se fasse enfermer lui-même, puisqu’il est le principal coupable.

 

Ces pensées me tourmentent et, malgré l’heure tardive, je ne me couche pas, car avec mon cerveau est en pleine ébullition et je ne pourrais certainement pas m’endormir : il faut d’abord que je me calme. J’écris à Debussy et lui conte ma visite et mon état d’âme. Je sais bien que ces nouvelles ne vont pas lui être agréables, mais elles sont nécessaires. Il faut qu’il sache ; qu’il détourne, au moins pour un instant, ses pensées de la guerre. Il y a des combats qui nous touchent de plus prêt, qui ne dépendent que de nous et qui nécessitent une solution urgente.

 

Lorsque enfin je me couche, il est très tard, ou très tôt, c’est selon comme on le voit. Et je dois me lever tôt, ce même jour qui est celui où je me couche. Il faut à tout prix que je dorme un peu avant que le réveil se mette à sonner ! J’essaie de ne penser qu’à des choses apaisantes, mais partout où ma pensée voyage, elle se heurte à des problèmes.

 

Et le lendemain, comme si mon sommeil à peine amorcé continuait, comme s’il ne s’agissait que d’un cauchemar sans fin, je me retrouve assis sur une banquette, dans le train qui me ramène en Espagne. En face de moi se trouvent Joaquín Turina et les deux violoncellistes Cassadó : père et fils. Je m’éloigne de ce pays qui m’a tant donné et qui ne m’aime plus maintenant. Des sanglots que je ne peux laisser échapper, se nouent dans ma gorge. Je regrette tellement de devoir quitter Paris ! Je le regrette aussi pour Camille, à qui j’aurais pu apporter un peu de réconfort. Il faut que je convainque Debussy d’aller la voir ; pourtant, comme je ne connais pas les sentiments qui alimentent son souvenir, je crains que le remède ne soit pire que le mal. L’amour, même le plus pur, c’est tellement compliqué ! Comment est-il possible que ce que l’on fait par Amour puisse être un péché ? … La pensée que de toute façon je vais lui écrire, à Camille, me tranquillise un peu. Mais ce brin de tranquillité m’abandonne bien vite à la pensée que mes lettres ne lui arriveraient pas, qu’elles seraient interceptées. Et même si on les lui remettait, il se pourrait que ce ne soit qu’après les avoir modifiées. C’est terrible !

 

Maintenant je sais que l’Amour ne peut jamais être péché, que le péché n’existe pas, QUE LE MAL, C’EST UN MANQUE D’AMOUR. Mais alors, dans le temps jadis, combien de tourments m’ont été causés par les sentiments ! Ils me rendaient fou ! Je m’imaginais toujours en train de pécher et j’allais demander pardon et aide au Christ. J’entrais dans toutes les églises se trouvant sur mon chemin.

 

Les souvenirs font mal. Ne croyez pas que dans l’au-delà, après la mort, tout sera oublié. Ne le croyez surtout pas ! Je vous conseille de ne pas lésiner sur l’Amour maintenant que vous êtes encore en vie ! Ainsi, vous pourrez équilibrer la balance ; et les souvenirs ne seront pas si amers !

 

 

Manuel de Falla au piano

 

 

Fin du quatrième cahier

 

 

Cahier numéro 5

 

Retour en Espagne – L’amour sorcier

 

Je suis de nouveau de retour à Madrid, par une chaleur épouvantable et un tas de préoccupations.  Il y a beaucoup de choses qui me font mal dans mon âme ; et la guerre, surtout la guerre, met du brouillard sur mon chemin. Je ne sais plus où donner de la tête. Je sens que j’ai besoin de me reposer, d’oublier pour un moment mes problèmes, mais je ne peux pas. Il est urgent pour moi de travailler, parce que, économiquement, mes parents, mon frère et ma sœur dépendent de moi. J’espère que Germain, mon frère, pourra trouver une occupation, et vite !. Quel dommage qu’il n’ait pu rester plus longtemps à Paris !... La vie se présente souvent d’une façon complètement différente de celle que nous avions imaginée ; et puis, comme elle peut être compliquée !! … Il faut apprendre à sauver le positif de chaque étape, le faire ressortir et le cultiver ; et ce n’est pas facile, je vous assure !, parce que le positif a la manie de se cacher et il faut le chercher minutieusement, avec une loupe très puissante. Ce qui me fait le plus de mal, c’est de me voir retomber en plein dans la zarzuela, et cela après avoir réussi à m’en échapper. Il faut que je me concentre plus que jamais pour me libérer de son influence, et pour ce faire, je cherche refuge dans un petit appartement de la rue Ponzano, au numéro 24. Mais je n’arrive pas non plus à y jouir de toute la tranquillité requise, car le mauvais état de mon économie m’oblige à donner des classes particulières.

 

Aujourd’hui, je me suis levé avec un horrible mal de tête. Je ne me suis pas encore réhabitué au climat et, souvent, j’ai l’impression de sentir, sous mes pieds et dans ma tête, le roulis du train. La nuit, j’entends le tintamarre des bombardements. J’ai l’impression que mes amis m’appellent à l’aide, qu’ils tombent, qu’un projectile les attrape, qu’une bombe explose à côté d’eux, qu’ils sont en train de mourir et me demandent de l’eau. J’entends le ronronnement des avions qui devient de plus en plus assourdissant, jusqu’à me réveiller. Et qu’est-ce que je vois? : un moustique qui tourne autour de ma tête. Et qu’est-ce que je sens ? : leur douloureuse et irritante morsure. Alors je pense que je me désespère pour bien peu de chose quand mes amis sont aux prises avec les bombes. Mon ennemi, à moi, n’est autre qu’un misérable, et comparativement bien inoffensif, minuscule et presque microscopique moustique. Oui, mais, ils sont peut-être bien plus dangereux que les bombes, parce qu’ils peuvent y en avoir partout, que c’est difficile de les voir, et qu’ils sont à même de vous transmettre de graves maladies : la malaria par exemple. Cette pensée me réveille complètement et je me mets debout sur mon lit en brandissant une revue en guise d’arme et écrasant contre le mur ou le plafond, tous les malheureux insectes qui ont la mauvaise idée (pour eux, pas pour moi) de se poser ou de voler à ma portée. Ensuite, je vais chercher mon flacon d’eau de lavande et j’arrose tout mon lit (il paraît que cette odeur les fait fuir). La lavande est aussi un bon remède contre les piqûres. J’en ai fait la preuve. Mais pour l’instant, il vaut mieux prévenir que guérir, et je défais tout mon lit, jusqu’au matelas que j’imprègne copieusement de cette senteur ; puis, je pose les draps et je les humidifie aussi en y giclant un peu du contenu de mon flacon ; je fais de même avec couverture, oreiller et duvet. Ça sent bon, bien meilleur que l’insecticide que je ne supporte pas, car il peut vous causer encore plus de tort que les moustiques. En fin, je me couche et j’essaie de m’endormir en m’imaginant que je suis étendu au milieu d’un champ de lavande.

 

Mariette Cirerol

Le deuxième chapitre de ce cahier, dans sa version électronique, s’est perdu, à cause de difficultés informatiques.

 

Et  voici  le  troisième