IN MEMORIAM

Charles Ferdinand Ramuz

Écrivain suisse né à Lausanne (1878-1947)

 

 

Dessin de H. Berger

 

 

 

Derborence

Récit – septième partie

 

Immobiles, sans cris, la bouche ouverte par la peur, mais la bouche pleine de silence, secoués de frissons, vidés de vie dans tous leurs membres, ils n’avaient plus bougé pendant longtemps. Puis, peu à peu, l’air était retombé à son calme habituel ; peu à peu on n’a plus rien entendu que de sourd déplacements et de lointains glissements : ils ne disaient toujours rien, ils ne s’étaient pas encore appelés les uns les autres.

 

Il a fallu attendre que le jour ait paru qui, à cette saison, vient heureusement de bonne heure. Dès les trois heures et demie, quelque chose de pâle et d’incertain bouge et vacille déjà, d’ordinaire, au-dessus des crêtes de la montagne orientale, faisant tomber les étoiles une à une, comme les fruits de l’arbre à mesure qu’ils sont mûrs. Ce jour-là, il n’y a pas eu de soleil non plus. Le jour retardé s’est répandu à la fois, sans s’être montré d’abord en un point précis du ciel. On a vu que l’espace était entièrement occupé par un brouillard jaune, dont le premier homme qui est sorti de son chalet s’étonne et où il s’étonne d’être, puis il y a autre chose qui l’étonne sans qu’il sache encore ce que c’est.

 

C’était un nommé Biollaz, de Premier.

 

S’étant mis assis sur sa paillasse, parce qu’on commençait à y voir, il avait appelé son collègue ; il lui avait dit : « Tu viens ? » Point de réponse. Il appelle encore : « L’outre ! eh ! Loutre ! » Point de réponse. « Ou bien si tu es mort ? »

 

Il voyait le ciel à travers un trou qui avait été pratiqué par le coup de vent de la nuit dans la toiture ; ce trou était situé juste au-dessus de lui, il était assez large pour laisser passer un homme. Et lui, comme on continuait à ne rien répondre, sort alors une jambe de dessous sa couverture, une jambe dans son canon de pantalon parce qu’il couchait tout habillé ; il reste là à prêter l’oreille. Et rien et toujours rien, et il sort l’autre jambe. « Loutre ? »

 

Voilà alors que Loutre a bougé.

 

Biollaz voit Loutre qui le regardait, couché sur son lit. « Tu ne viens pas avec moi ? » L’autre secoue la tête. « Eh bien, tant pis, j’y vais quand même. »

 

Biollaz se met debout. Il fait grand jour à présent dans la pièce, grâce au trou qui est percé dans le toit, si bien que Biollaz s’avance sans peine, constatant seulement que dans le chalet tout est par terre, que les choses qui étaient pendues à des chevilles ou posées sur les rayons ont quitté leurs chevilles et leurs rayons, que les baquets de lait sont renversés.

 

Ayant mis ses souliers, Biollaz s’achemine à travers les flaques jusqu’à la porte.

 

Il cherche à ouvrir ; la porte n’ouvre plus. Un affaissement qui s’est produit dans le mur en a fait jouer le cadre.

 

Il lui a fallu passer par le trou du toit.

 

Loutre l’a poussé d’en bas et l’a soutenu par les jambes ; il arrive ainsi à l’ouverture d’où il se penche tendant les mains à Loutre ; et, ayant sauté à bas du toit le premier, il s’étonne du brouillard où il est, s’étonnant en même temps de la grandeur du silence qui l’entoure.

 

Car quelque chose y manque, quelque chose qui y était n’y est plus : c’est le bruit du torrent qui a cessé de se faire entendre, bien qu’on fût à l’époque de l’année où il est le plus riche en eau.

 

- L’outre, Loutre, où es-tu ?

 

- Ici.

 

- Loutre, tu entends ?... La Lizerne

 

Alors Loutre a dit :

 

- Je viens.

 

Ils se sont trouvés dehors les deux ensembles. Ils s’avancent sur le chemin semé de feuilles d’ardoises que le vent y a transportées et elles se sont fendues par le milieu en retombant, ayant des fibres comme du bois.

 

On sort des autres maisons.

 

Ils s’aperçoivent à peine les uns des autres, à cause de leurs figures défaites. À peine s’ils parlent ; ils soupirent, ils se regardent, ils secouent longuement la tête. Ils arrivent devant la maison des Donneloye ; la porte s’ouvre brusquement. Et un jeune garçon en sort qui les regarde, mais est-ce qu’ils les a seulement vue ? parce que tout à coup il part en courant sur le chemin de la vallée. Ils l’appellent : « Eh ! Dsozet ! » Il n’entend rien. Ils l’appellent, mais il a déjà disparu, englouti par l’opacité de l’air qui s’entrouvre et se referme, comme un lourd rideau sans plis.

 

 

Charles Ferdinand Ramuz

 

Derborence

 

Récit – huitième partie

 

 

Eux continuent à s’avancer sur le chemin qui mène à Derborence. Il n’y a guère qu’un quart d’heure de marche. Ils continuaient à se débattre dans une espèce de brouillard qui était comme des feuilles de ouate sale, posées les unes devant les autres avec des poches d’air dans l’intervalle, qui était comme les pages d’un livre réunies en haut par la reliure et qui, dans le bas, s’écarteraient. Elles s’effrangeaient toujours plus ; elles étaient de plus en plus pénétrées par la lumière ; finalement ils ont pu voir. C’est-à-dire que, s’étant arrêtés sur le chemin, ils ont vu que le chemin était barré. Ils ont vu qu’il y avait comme un grand mur en travers du chemin, et, en travers du chemin, c’était comme un devant  de   fortifications,   avec un glacis,    des  défilés,   des  créneaux, des meurtrières. Le mur se tenait devant eux et il était descendu là pendant la nuit : descendu d’où ? C’est ce qu’on ne pouvait pas voir encore. Mais il était là, formant barrage, avec de gros blocs et de petits, du sable, du gravier, du béton, tandis que le lit du torrent qui en sortait était desséché, montrant à nu le fond de son lit où quelques mares restaient emprisonnées.

 

- Halte !

 

- Qui est-ce qui crie ?

 

C´était le vieux Plan qui garde les moutons dans les hauts ravins de la Derbonère.

 

À main gauche pour eux, du côté du sud-ouest, s’ouvre dans l’épaisseur de la chaîne une espèce de couloir à forte inclinaison, tellement rocheux et aride que seuls les moutons y fréquentent.

 

On voit le troupeau dégringoler dans la pierraille, lui-même comme une chute de pierres.

 

On le voit qui erre sur les pentes où il semble l’ombre d’un nuage.

 

On l’a vu, et en avant de lui il y avait le vieux Plan :

 

- Halte !

 

Il est perché dans le haut d’un quartier de roc, d’où il tendait la main vers vous :

 

- N’allez pas plus loin !

 

Il a hoché la tête dans sa barbe blanche, ayant une longue houppelande.   Elle   était   couleur  de  rouille,    couleur   de mousse, sa houppelande, couleur d’écorce, couleur de pierre ; elle avait la couleur des choses de la nature, ayant longtemps connu comme elles les grands soleils, les averses, la neige, le froid, le chaud, le vent, les emportements, les repos de l’air, la longue succession des jours et des nuits.

 

- N’allez pas plus loin ! D…I…

 

- D…I…A… Vous comprenez ?

 

Et comme il parlait ainsi, voilà que quelque chose bouge là-bas, entre les pierres ; quelqu’un venait ou cherchait à venir.

 

Ils voient que c’est un homme, mais à peine si cet homme se tenait encore debout, faisant un pas ; étant obligé de s’accrocher des deux mains à la roche la plus voisine avant d’en faire un nouveau, qu’il hasardait quand même ; tombant ensuite de côté.

 

Ils regardent, ils regardent  mieux :

 

- Eh ! disent-ils, c’est Barthélemy !

 

Et ils ont couru à sa rencontre, pendant qu’on entendait le vieux Plan qui criait :

 

- Attention ! pas plus loin… Arrêtez ! Arrêtez !

 

 

 

La neuvième partie se trouve dans le numéro 16 de la revue

À cause d’un problème informatique, nous avons perdu la trace électronique.

 

dixième partie