Mariette Cirerol

 

Les Cahiers de Manuel

 

Cahier numéro 5 – Chapitre 2

 

 

L’autre jour,  en me regardant dans la glace, je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de m’enlever la moustache. Mais, j’ai vite changé d’idée, parce qu’elle est belle, ma moustache, bien noire et bien épaisse ! Ce n’est pas comme ma tête qui ressemble à une boule de billard bien polie. J’en avais honte, avant. A Paris, je portais une perruque. Elle m’est tombée une fois et la honte est devenue insupportable ; j’aurais voulu que le sol s’ouvre sous mes pieds et m’engloutisse. Depuis lors, je me suis habitué à porter un chapeau. S’il tombe, ce n’est pas la mer à boire ; je ne suis pas le seul chauve du monde !

 

Cette fois, c’est promis. LA VIDA BREVE (La Vie brève) va s’étrenner à Madrid, ironiquement au théâtre de la Zarzuela. C’est merveilleux d’être enfin un musicien reconnu dans mon pays ! Mais ça me donne aussi beaucoup de travail car je dois revoir entièrement la partition. Depuis que je l’ai écrite à ce jour, je me suis amélioré considérablement. Et puis, il faudra choisir les interprètes et commencer les répétitions. Ce qui me fait le plus plaisir, c’est qu’ici je vais enfin pouvoir travailler avec des artistes de race gitane, comme je l’ai toujours rêvé.

 

Et le temps passe. Moi, je travaille, tandis que Germain passe le plus clair de son temps à écrire des lettres d’amour... Ma manière à moi de vivre l’amour est différente. Elle s’associe à mon travail, à ma musique. Marie est restée ma muse, malgré son mariage avec un autre. Je rêve d’elle, je joue pour elle. En caressant les notes de mes mains, c’est comme si je la caressais, à elle. Elle est toujours avec moi dans une sorte de rêve. Elle n’est pas vraiment réelle. Elle possède les qualités et le charme que je lui attribue dans mon imaginaire. Elle est pour moi plus précieuse qu’un diamant ; et, en aucun cas, je ne m’arrogerait le droit de troubler son feu par un mouvement maladroit.

 

La représentation de La Vie Brève remporte beaucoup de succès. Tous les journaux de Madrid en parlent… Mais quand, sur la scène, Salud (la protagoniste) meurt ; c’est mon espoir insensé qui meurt avec elle, qui disparaît à jamais, laissant la place à l’éternité du rêve.

 

 

 

Une scène de LA VIE BRÈVE au théâtre de la Zarzuela, à Madrid

 

Le public espagnol adopte ma musique, ce qui me tranquillise, car cela signifie pouvoir encaisser des droits d’auteur et ne plus avoir tant à se préoccuper du côté financier... Maintenant que j’ai abandonné tout espoir de partager ma vie terrestre avec la compagne de mes rêves, je verse toute la passion de mon amour dans la musique. Les notes ardentes s’envoleront vers Dieu et reviendront, purifiées, caresser ma bien-aimée. Ce sera mon offrande à Dieu, à Elle et au monde entier… Oui, il faut que je donne et reçoive l’AMOUR dans son sens le plus pur…

 

Pourtant, je ne suis qu’un homme et lorsque je pense à Marie, j’ai du mal à dissocier l’amour physique de celui que je me propose de jouir en synergie avec la musique. Le sang bout dans mes veines et il m’entre une envie folle de courir auprès d’elle et de serrer son corps dans mes bras, de poser mes lèvres de chair, mes lèvres réelles sur la peau qui m’est interdite. Il m’est difficile d’assouvir la soif brûlante de mes entrailles par une pluie de notes immatérielles..

 

Il faut que je crée un chef-d’œuvre, oui, oui, vous avez bien compris : un chef-d’œuvre !! Je dois créer quelque chose de magique, d’inoubliable ; quelque chose d’envoûtant qui s’infiltre partout ; quelque chose qui arrache l’admiration ; afin qu’à défaut du corps, il me soit donné de conquérir l’âme de ma bien-aimée

 

Avec cette idée en tête, je vais trouver mes amis, les époux Martinez Sierra, que j’ai connus à Paris et qui, tout comme moi, se sont vus contraints de retourner en Espagne. Gregorio est imprésario et directeur de théâtre ; et sa femme, María de la O, est écrivain. Je crois qu’ils pourront m’aider.

 

Je ne rencontre que Maria et, voilà ce qu’elle me dit :

 

- Tu tombes bien, je viens de recevoir la visite de Pastora Rojas Monge. Tu dois sûrement la connaître, ou, tout au moins, en avoir entendu parler. C’est une artiste gitane très célèbre, qui danse et chante avec un talent fou. Et, ce qui est formidable, c’est qu’elle m’a justement demandé des danses et des chansons pour les interpréter avec sa famille. Sa mère, c’est la grande Mejorana. Avec elle ; son frère, Vito ; sa belle-soeur, Agustina ; et sa nièce, María del Albaicin ; on va former un bouquet de race calé (gitane) débordant de tempérament ! … Eh bien ! Qu’est-ce que tu en dis ? …

 

- Que c’est magnifique ! … C’est exactement ce dont j’ai besoin pour que mon œuvre soit vibrante et envoûtante. Je veux qu'elle pénètre dans la chair du spectateur et qu'elle le fasse frissonner d'angoisse ou tressaillir de joie, selon le déroulement de l’histoire. Pour cela, il me faut des artistes capables de se mettre dans la peau des personnages qu’ils représentent..

 

J’aime t’entendre parler comme ça. Confie-moi la rédaction du livret et je mettrai dans les paroles toute la passion et toute la force dont je suis capable. Ensemble, nous pouvons faire quelque chose de fort. Tu verras ! … Ce sera inoubliable ! ... Parce que je suppose que tu es d’accord, que c’est ce que tu prétends : moi, le livret ; la famille Rojas Monge, les artistes ; toi, la musique ; et mon mari, l’imprésario.

 

- C’est un véritable plaisir de parler avec toi, tu comprends tout, tout de suite. Tout s' arrange en un clin d’œil.

 

- N’exagérons rien ! Tu es arrivé au bon moment. Voilà tout !... Maintenant, il nous reste le principal : le travail ! En ce qui me concerne, je peux t’assurer que je vais faire de mon mieux et avec grand plaisir ; et, je mettrais ma main au feu pour les autres : Ils vont être enchantés de collaborer ! …

 

Mariette Cirerol

Continuera dans le prochain numéro

 

Gregorio Martínez Sierra et María de la O, dans leur bureau.