Voyage au Tchad

 

Madeleine Cirerol Golliard

 

- Troisième partie –  Troisième lettre

 

 

Salut mes amis, mes amies !

 

Je profite des moments perdus pour écrire cette espèce de chronique officielle. Maintenant que mes compagnes m’ont désignée  pour tenir ce journal, je me sens responsable d’y inscrire le compte rendu de nos journées, en notant tout ce qui s’y passe. Cependant, nous sommes tellement submergées dans l’intensité de notre présent qu’il m’est difficile d’en trouver le temps.

 

Le cours continue. Quatre-vingt-quatre femmes, c’est beaucoup de femmes et beaucoup d’histoires. Et, aussi, beaucoup de maux : dos, genoux, poitrine et infections.

 

Hier a été peut-être la journée la plus dramatique. Une femme  a accouché. Elle s’appelle Kussa et c’est une des plus sympathique et amusantes du groupe. Son gros ventre ne l’a pas empêchée de danser. Pourtant, pour elle, rien n’a bien été. Après avoir passé toute une journée dans cet hôpital qui ressemble à un camp de concentration, son bébé, une fillette, est né mort. Vous ne pouvez pas vous imaginer dans quel abandon se trouve cet hôpital. Une sage-femme (la seule personne plus ou moins propre de tout l’hôpital) et un infirmier. On ne donne pas d’eau aux patients, pas à manger, pas de draps, rien de rien. Elle est restée couchée sur du plastique sans que personne ne vienne ausculter le bébé. C’est vraiment épouvantable !!! Si dans cet hôpital tu n’as pas de famille, personne pour te tenir compagnie, pas d’argent pour payer la nourriture ... eh bien, tu peux mourir !!!

 

Une de ses compagnes est restée près d’elle ; et nous, entre cours et cours, nous lui apportions le nécessaire. Le soir, lorsque nous sommes allées la trouver, elle venait d’accoucher. Quelle terrible scène !!! ... Nous avons enterré le bébé dans le jardin de Manolo. Ici, on n’enterre pas les nouveaux-nés dans le cimetière. Ce fut très dure !!! Cet enterrement est resté douloureusement gravé dans ma mémoire ; jamais je ne pourrai l’oublier !!!

 

De toute l’Afrique, c’est au Tchad que le plus de femmes et de bébés meurent en accouchant. Sûrement que dans notre pays, avec une échographie et une césarienne, le bébé aurait été sauvé. Le scanner que les amis de Manolo, de Zaragoza, achetèrent pour l’hôpital est sous clé quand le médecin n’est pas là, et il est presque toujours absent.

 

Quelque chose d’un peu plus gai, maintenant :

Hier, nous nous sommes adonnées à quelque chose de pratique : la préparation du thé d’artemisia. Rapidement, nous avons allumé trois feux. Entre elles, les femmes ont formé trois groupe et se sont réunies autour des trois feux. Dans chaque groupe, une femme du cours de février qui avait déjà appris la leçon se chargeait de la démonstration. Elles se rappelaient de tout, des doses, du procédé, etcetera. Tout fut clair et réussi. Toutes les femmes goûtèrent le té en riant et en chantant. Les trois groupes se faisaient la compétence entre eux, à savoir lequel chantait le mieux. J’ai filmé la scène.

 

Je vous ai dit que nous n’avions pas pu prendre de photos, mais ça, c’était pendant le voyage (et j’en ai pris quelques-unes). Mais d’ici, j’en ai beaucoup, et aussi des films.

 

Il faut dire que certaines femmes qui sont arrivées avec le germe du paludisme sont tombées malades : cinq femmes et deux enfants, dont un assez sévèrement. Et bien, ils ont bu du thé d’artemisia et ils vont déjà beaucoup mieux. Cela ne veut pas dire que d’autres ne tomberont pas aussi malades. Elles portent la maladie latente dans leur corps et, à la première baisse des défenses, elle se manifeste.

 

L’après-midi, c’était le tour de l’épilepsie. Luz avait préparé un vidéo très illustratif sur le traitement a donné aux personnes souffrant une crise. Petit à petit, surtout dans les communautés catholiques, la mentalité est en train de changer. Mais le tabou subsiste dans une grande partie de la société. Les enfants affectés sont marginés. Ils ne peuvent pas être mélangés avec les autres, car ils sont possédés d’un mauvais esprit qui s’infiltre dans ceux qui s’en approchent. Ils croient que c’est contagieux. Personne ne les aide s’ils tombent dans le feu et, souvent, on les abandonne. Nous avons entendu des histoires effrayantes, à vous faire dresser les cheveux sur la tête.

 

 

Vendredi 9

Chaque jour, nous faisons quatre fois le parcours de sept kilomètres séparant Kyabé de Tatemoe. Le paysage nous est devenu familier : l’ »aéroport » (une piste rouge, rouge, pour avionnettes ) ; les grands arbres qui se découpent dans un ciel toujours bleu ; les oiseaux et les boeufs qui boivent dans la gouille qui se sèche toujours plus ; et les enfants qui nous attendent à l’entrée du village en criant : « Lalé lalé !!! ...

 

Bien que l’herbe soit sèche, il y a beaucoup d’arbustes et arbres qui sont verts : entre eux, beaucoup de Karités ressemblant à nos amandiers.

 

Il semble qu’il y a si longtemps que nous sommes ici ; tout est tellement immense ; et nous sommes tellement immergées dans cette réalité, qu’il nous résulte difficile d’assimiler le fait que dimanche déjà, nous devrons entreprendre le chemin du retour.

 

Ce matin, Jean Gabó, la personne chargée du thème artemisia, nous a donné une leçon sur la façon de semer cette plante et des difficultés que cela représente. Il est très méticuleux et ne se lasse pas d’essayer chaque forme, une, puis une autre pour voir laquelle va le mieux. Il change aussi d’époque, pour choisir la meilleure. Il prend des notes sur tout. Les femmes ont visité la serre par groupes, où de petites  plantes commencent à pousser et  d’autres  fleurissent  déjà.  J’ai vu qu’une  femme  prenait  des semences presque en cachette, et qu’elle les gardait comme un trésor.

 

La deuxième partie de la leçon traitait de l’ablation, «la scission », comme on l’appelle ici ; et en sacaraba, « Kaja ». C’est un sujet délicat mais pas nouveau pour elles. Une des femmes, Gney, fait partie d’un groupe de quinze personnes qui parcourt les villages pour parler de l’ablation avec les femmes. La chrétienté prohibe la mutilation des filles sous peine d’expulsion de la communauté. Pourtant, elles se cachent pour le faire. Et ce qui nous semble le plus triste, c’est que les filles qui n’ont pas été mutilée supplient leurs mères de les laisser subir cette cruelle opération. Ce qui nous surprend le plus, c’est qu’elles ne le font pas pour plaire aux hommes, car ça ne les empêche pas de se marier, qu’elles soient mutilées ou pas. C’est parce qu’elles sont méprisées par les autres filles, par celles qui ont subi l’ablation, qui les margine, les repoussent méchamment, s’écartent d’elles, prétendant qu’elles sentent mauvais.

 

Elles nous racontèrent beaucoup de choses. Elles savaient très bien qu’à cause de l’ablation, elles accouchaient avec difficulté ; et, lorsque Luz leur demanda comment elles vivaient leurs relations sexuelles sans plaisir. Alors, une des femmes osa nous dire que, lorsque son mari partait, elle tombait malade une semaine avant son retour... ...

 

Jusqu’à-ce que la question sauta : « Et vous qui n’avez pas été mutilées, comment sont vos rapports sexuels ?

 

Tout le monde pense que l’on jouit énormément tous les jours ... (elles rient) ... Mais ce n’est pas aussi simple que ça. Nous en parlons entre femmes et la situation va s’améliorant peu à peu au fil de nos réunions.

 

 

Ah !!! ... Il faut que je vous communique la bonne surprise :

Lors de notre dernière venue, nous avions cherché désespérément à savoir ce que nous pourrions proposer lorsque les femmes nous demandaient comment éviter d’être à nouveau enceintes. Alors, je me suis souvenue que les femmes des Andes utilisaient une éponge imprégnée de vinaigre, et c’est la solution que nous leur avons donnée, Luz et moi, en ajoutant toutes les explications pertinentes. Par la suite, nous leur avons envoyé quelques petites éponges qu’un tapissier de Palma nous avait procurées. Et nous n’avons plus rien su. Il est difficile d’obtenir un sondage entre curés et religieuses.

 

Maintenant, parmi nous, il y a quelques femmes de ce groupe-là. À une qui parle un peu le français, je lui ai demandé comment cela s’était déroulé. Sa réponse : « cinq ans sans tomber enceinte !!! » ... Des douze femmes qui avaient participé au cours, seulement trois avaient utilisé la méthode ... et avec succès !!! ... Elles avaient remplacé le vinaigre par du jus de citrons. ... Vous ne pouvez pas vous imaginer le plaisir que cette nouvelle m’a causée !!!

 

Il faudrait trouver ici quelque chose qui remplace les éponges, qui soit bon marché et pas toxique, et qui puisse être contrôlé par les femmes ; afin qu’elles n’aient pas à dépendre de nos envois.

 

De fil en aiguille, cela nous mena à parler de la contraception. Ce fut le thème de l’après-midi. Luz exposa les différentes méthodes. On trouve la pilule ici, maintenant .... je me demande laquelle ? !.. Nous leur conseillons d’utiliser plutôt l’éponge.

 

Monique nous raconta son expérience.

 

Ce soir, nous nous retirons contentes. Nous avons l’impression d’avoir fermer une boucle. On nous demande de retourner... enfin !!! ... Le retour a un sens !!! ... Cette réunion fut très importante pour elles.

 

Nous sommes satisfaites. Demain, nous ferons un résumé ; et, l’après midi, ce sera la fête : Maria a un peu d’argent qu’on lui a donné pour l’organiser.

 

Manolo a réussi le “miracle” de nous procurer 120 Coca-colas et 40 Fantas pour les enfants.

 

 

Demain, je continuerai à vous informer.

 

Vous embrasse tous, toutes :

Madeleine

et compagnie

 

(Quelle aberration !!! : donner à ces pauvres gens qui manquent de tout en question de nourriture, ces boissons dont l’unique valeur est commerciale, m’attriste beaucoup. Je ne peux pas m’empêcher de le dire !!! ... de l’eau minérale ou du jus de fruit , de n’importe quel fruit mais qui soit naturel, aurait mieux fait l’affaire et aurait été, surtout, beaucoup plus sain. – Note de l’éditrice de AIR.)

 

Version française de Mariette