IN MEMORIAM

 

Charles Ferdinand Ramuz

Écrivain Suisse né à Lausanne (1878 – 1947)

 

 

D e r b o r e n c e

Récit – dixième partie

 

En face d’elle, et juste au niveau de ses yeux, il y a les montagnes. Il n’y en a pas seulement une, ni deux, ni dix, mais des centaines ; elles sont rangées en demi-cercle comme une guirlande de fleurs suspendue dans le bas du ciel.

 

C’est plus haut que les forêts, plus haut que les pâturages, plus haut que les rochers ; là flottent toutes ces neiges, toutes ces glaces coloriées, qui sont étrangement détachées de ce qui les porte, qui sont devenues étrangères à leur soubassements que l’ombre a déjà noircis. En plus l’ombre augmente au-dessous d’elles, plus elles deviennent légères, plus aussi leur clarté s’accroît, qui est faite de tous les roses, de tous les rouges, de tous les tons de l’or ou de l’argent.

 

Alors ça lui a fait doux autour du cœur. En avril, quand on s’est mariés, les pêchers étaient en fleurs. Ils recommencent à fleurir, c’est une promesse. Elle a parcouru de l’œil toute la chaîne, encore une fois : c’est comme quand le pêcher fleurit, en effet, comme quand l’églantine s’ouvre, comme quand le cognassier plus incertain, plus timide, plus tardif, montre le dernier ses bouquets ; car les montagnes à ce moment ont commencé à Pâlir, à passer ; elles se fanent, elles deviennent grises ; mais qu’est-ce que ça fait ? pense-t-elle, parce que demain elles refleuriront.

 

On ne marchait plus dans la ruelle. Les femmes appelaient les enfants. Elles venaient sur le pas de leur porte, criaient un nom deux ou trois fois de suite, puis de nouveau criaient un nom. Et Thérèse a vu qu’elle s’était oubliée. Sa mère devait l’attendre, parce qu’elle mangeait chez sa mère depuis qu’Antoine n’était plus avec elle.

 

Elle s’est mise è courir. Elle a passé par les jardins de manière à ne rencontrer personne, sans quoi elle serait arrêtée et elle perdrait encore du temps. Elle voit la porte qui fait un carré rouge dans le haut de l’escalier extérieur qu’elle grimpe, se tenant à la rampe parce que la tête lui tournait un peu.

 

On lui a dit : « Eh bien ! C’est le moment… D’où viens-tu ? »

 

On a vu Philomène qui est toute noire devant le foyer ou la marmite pend à la crémaillère. Philomène a tourné la tête vers elle quand elle est entrée, puis elle lui a dit : « Allons, allons, dépêche-toi d’allumer. »

 

Thérèse prend une brindille de mélèze -- ce soir du vingt-deux juin, vers les huit heures et demie peut-être, pendant que Séraphin et Antoine étaient assis devant le feu à Derborence ; ils étaient devant le feu, Séraphin et Antoine, et les étoiles se montraient l’une après l’autre, la lune allait se lever. Dans la grande cuisine noire, il y a une place claire, c’est le feu, sa mère est devant ; Thérèse prend la brindille et avec la brindille s’approche du feu – le vingt-deux juin. Elle revient, tenant entre ses mains, qui sont éclairées en dedans, la petite flamme tremblotante, qu’elle approche de la mèche grasse de la lampe, qui pend au bout de sa chaînette à une des poutres du plafond.

 

On a vu qu’il y avait sur la table de noyer bien frottée deux assiettes d’étain mises en face l’une de l’autre.

 

Et Philomène est arrivée avec la marmite qu’elle pose sur une rondelle de sapin faite exprès, puis s’est assise et a pris place sans avoir rien dit de plus.

 

Philomène s’est mise à manger sa soupe ; c’est ce vingt-deux juin, pendant que six cent mètres plus bas, au fond de la plaine, le Rhône continue à se traîner sur le ventre et le frotte contre les pierres, ce qui fait dans l’air un déplacement léger comme quand on marche dans des feuilles sèches.

 

Tout à coup, Philomène s’était arrêtée de manger, tenant à mi-hauteur, entre son assiette et sa bouche, sa grosse cuiller d’étain ronde ; elle avait regardé sa fille :

 

- Qu’est-ce que tu as ?

 

- Rien.

 

- Alors pourquoi est-ce que tu ne manges pas ?

 

- Je ne sais pas -- a dit Thérèse --. J’ai pas faim

 

Philomène hausse les épaules.

 

- Oh ! Je vois bien, c’est parce qu’il n’est pas là… Voyons, voyons, ma pauvre fille. Il n’y a pas qu’à toi que ces choses arrivent… Moi aussi, j’ai été mariée… Et, moi aussi, ton pauvre père, quand il montait à la montagne, il me laissait seule tout l’été…

 

Elle parlait sans douceur à cause d’un reste de ressentiment qui était en elle sans qu’elle s’en doutât ; elle continue :

 

- Et puis, c’est toi qui l’a choisi, ton mari, ou quoi ? Tu connais pourtant bien les habitudes du pays, dis, puisque tu y es née ; tu dois savoir qu’on est veuve au moins deux mois par an chez nous…

 

Mais Thérèse secoue la tête.

 

- C’est pas ça.

 

- Ah ! qu’est-ce que c’est ?

 

- Je sais pas…

 

Le vingt-deux juin, vers les neuf heures du soir, sous la lampe à huile avec sa petite flamme jaune qui a la forme d’un cœur renversé.

 

- Tu ne sais pas ?

 

- J’ai mal au cœur…

 

- Mal au cœur ?

 

- Oui, et puis j’ai la tête qui me tourne.

 

- Ah ! dit Philomène, c’est depuis quand ?

 

- Depuis aujourd’hui.

 

- C’était ton mois ?

 

- Oui.

 

Thérèse s’est tue. Et on a vu que Philomène s’était mise à sourire, ce qui ne lui était pas arrivé depuis le mariage de sa fille. Regardant sa fille ... ; puis :

 

- Oh ! – dit-elle --, si c’est ça, c’est une bonne maladie ; c’est une de ces maladies à qui on fait la révérence quand elles viennent vous trouver…

 

Pendant que Thérèse encore une fois sentait tout son sang lui monter à la figure, faisant comme une nappe chaude sous sa peau, puis s’en va :

 

- C’est sûrement ça, disait Philomène… Oh ! c’est une bonne maladie. Il ne faut pas avoir peur, et il ne faut pas non plus te forcer. Si tu n’as pas faim, ne mange pas… Je vais te faire une tasse de camomille et puis tu iras te coucher…

 

Elle a repris :

 

- Il ne sait rien, lui, bien entendu ? Eh bien ! ça va lui faire une bonne surprise.

 

Charles Ferdinand Ramuz

 

 

-- Continuera dans le prochain numéro --