Écrivain à Istambul, Turquie

 

Beki Bardavid

 

La vie des juifs de Turquie, de 1850 à 1950

 

Traduction de Mariette Cirerol

du discours de Beki Bardavid, prononcé en judéo-espagnol à l’université de Londres : Queen Mary and Westfield College University of London, à l’occasion de la Onzième Conférence Britannique sur « Les Études du Judéo-Espagnol » qui eut lieu les 27, 28 et 29 juin de l’an 1999.

Je suis née peu avant la deuxième guerre mondiale.

Deux ans après ma naissance, Atartürk mourut.

 

Cinq héritages pèsent sur mes épaules :

 

1.       Mes parents m’ont transmis la Culture Ottomane

2.       en plus de la culture Séfarade que mes ancêtres avaient apportée d’Espagne, cinq cents ans auparavant.

3.       Ensuite, on me parla en français pour que j’apprenne cette langue alors que j’étais encore enfant.

4.       À l’école, je devais parler le turc.

5.       Et au Lycée, il a fallu que j’apprenne l’anglais.

 

Un jour, en rédigeant le SALOM, je me suis trouvée devant un nom nouveau pour moi : HAIM VIDAL SEPHIHA. C´était celui d’un professeur qui avait écrit un livre : L’AGONIE DU JUDÉO-ESPAGNOL. Le titre me bouleversa. Qu’est-ce qu’il voulait dire ? Quelle est donc cette agonie ? L’agonie de cette langue que nous parlons tous les jours. J’ai écrit à l’adresse du livre pour le commander, et son auteur, le professeur Haim Vidal Sephiha, m’en a fait cadeau. Je  l’ai  lu tout d’une traite,  avec un intérêt croissant ;  car,  pour la première fois et grâce au Professeur Haim Vidal Sephila, je prenais conscience et connaissance de la langue de mes grands-parents.

 

Chaque Séfarade a pris racine dans un lieu bien connu. Le mien, c’est la Turquie, c’est Istanbul. Tout ce qui appartient à mon passé m’intéresse beaucoup et je veux le partager avec tous, car il s’agit de vies qui ne reviendront plus, surtout celle de ma mère qui commença presque en 1995 et dura jusqu’en 1987. Une vie qui dura 90 ans.

 

Il a fallut que ma mère, Lina Kohen Albukrek, née à Çorlu, petite localité de la Turquie européenne, me raconte sa vie entière. Et pas seulement sa vie, mais la vie de sa mère et de sa grand-mère. De cette façon, j’ai pu descendre jusqu’en 1850. C’est à Çorlu, et surtout à Trakya, que les juifs ont trouvé un refuge contre les périls. Ceux qui sont arrivés en premier sont ceux qui ne sont pas restés en Italie, en Yougoslavie, en Grèce ou ailleurs, au temps de la sortie d’Espagne. En Turquie, ils ont progressé en construisant des synagogues, des centres juifs, comme ils avaient l’habitude de le faire partout où ils s’installaient.

 

Et c’est après, qu’ils commencèrent à venir à Istanbul et dans les villes de l’Anatolie telles que Çanakkale et ses alentours, Izmir et ses alentours, et dans beaucoup d’autres villes à travers toute la Turquie.

 

J’ai commencé mes recherches en écrivant tout ce que ma mère me racontait. De façon que Çorlu, je l’ai presque vécu. J’ai aussi vécu la Trakya entière, parce que ma mère m’en a beaucoup parlé, comme elle le fit pour d’autres villes, pour d’autres villages.

 

Avec le temps, j’ai compris à quel point tout cela était intéressant, c’est la raison pour laquelle j’ai voulu approfondir mes recherches. J’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec une centaine de personnes de différentes villes et villages de presque toutes les régions de la Turquie où les juifs habitèrent.

 

Il faut préciser que la vie des juifs de Turquie ne changea pas beaucoup jusqu’en 1923, date de la fondation de la République Turque par Atatürk, ou du « Cumhuriyeti ». Ces cent personnes me racontèrent comment était leur vie quotidienne, ainsi que la façon dont ils la vivaient. J’ai pu constater que dans toute la Turquie la vie des juifs se ressemblait, à part quelques infimes différences.

 

 

Deuxième partie

 

L’agglomération dans les villes, dans les grands et petits villages, ressemblait à des ghettos : des rues pour les Juifs, des rues pour les Musulmans, des rues pour les Grecs, des rues pour les Arméniens ; et tout un chacun connaissait sa rue comme « la male d’en haut », « la male d’en bas » ; « male » étant la déformation de « mahalle » qui veut dire « quartier » en turc.

 

Nous savons déjà que lorsque la Pâque s’approchait, les Juifs ne passaient plus par les rues des Chrétiens ; car, avant le « Pesah », avant la Pâque, les Grecs faisaient disparaître un enfant Chrétien, pour faire croire que les Juifs l’avaient tué pour lui prendre son sang, pour l’immolation, pour « la matsa ». Cette calomnie, qui se reproduisait presque à chaque « Pesah » causait de graves litiges entre les Juifs et les Grecs. Par contre, les relations avec les Musulmans étaient bonnes, la plupart du temps. Elles l’ont été au temps du Sultan ; et après, avec Atatürk ; et jusqu’au jour où j’écris ces lignes.

 

Il existait sûrement des classes sociales et des séparations entre les ethnies, dans la vie commune ; d’autant plus qu’il y avait des rues pour les pauvres et des rues pour les riches. Et les pauvres étaient toujours aidés par les organisations juives.

 

La plupart des Juifs habitaient dans des maisons de deux ou trois étages, que l’on appelle aujourd’hui : duplex ou triplex. Ce sont des maisons de bois en plus ou moins bon état, selon la situation économique de la famille. Au rez-de-chaussée, il y avait une salle de séjour, la cuisine et les toilettes ; et, en haut, se trouvaient les chambres à coucher. Ces maisons abritaient tous les membres de la famille, et sûrement aussi les nouveaux mariés.

 

Tout ce que nous avons aujourd’hui  et qui a de la valeur, se trouvait dans nos maisons ; comme des lits en bronze avec couvre-lit brodé, des draps en coton que l’on appelait « yenso ». L’armoire s’appelait « boron » ; les chaises de jonc s’appellent aujourd’hui « tonet ». Les divans et les fauteuils étaient en bois « furnimento », et aux fenêtres, on mettait du tulle. Dans les maisons plus médiocres, les gens s’asseyaient sur des poufs remplis de paille et les rideaux étaient en toile blanche.

 

On se chauffait en faisant du feu dans la cheminée, on cuisinait au charbon, et on lavait avec de l’eau de javel. Les gens prenaient leurs bains dans des baignoires de zinc. Dans les maisons des riches, on allumait le bois dans des poêles en porcelaine appelés « soba de çini ».

 

Lorsqu’il faisait froid, on portait des vêtements épais, recouverts de fourrure (samarra), longs jusqu’aux pieds, qui se cousaient à la maison et que l’on appelait « kurdi ». On portait les habits des parents chez le tailleur, pour en faire d’autres aux enfants. Et souvent, on les refaisait une troisième fois ; ou bien, , alors, on les retournait de l’envers à l’endroit. Les mères passaient le plus clair de leur temps à repriser les chaussettes de toute la famille ; c’est une chose que la génération d’aujourd’hui ne connaît pas. Tout ce qui se déchirait se recousait ; on ne pouvait se permettre de jeter quoi que ce soit.

 

Les gens mouraient souvent par manque de soins, bien qu’il y eût déjà une pharmacie et un docteur. Ma mère me raconta que sa grand-mère guérissait la diphtérie en enfonçant deux doigts dans la gorge de l’enfant. De cette façon, elle faisait éclater les amygdales et le pus pouvait s’écouler.

 

On commençait les grands nettoyages du Sabbat le mercredi, pour  pouvoir  terminer  le  vendredi  soir.  Le repos du  Sabbat  se faisait

 

faisait sentir dans toutes les villes et dans tous les villages. Les jours de Sabbat et les jours de fête, on ne voyait personne dans les rues parce que tous les magasins des juifs étaient fermés. La plupart des boutiques appartenaient aux juifs. Les fêtes avaient beaucoup d’importance. Tout le monde se rendait au temple car la synagogue avait un rôle important dans la vie juive. Et pourtant, presque toutes ont été détruites ou transformées en mosquées.

 

Voici, en quelques mots, un petit détail concernant le repos du Sabbat au temps où l’on commençait à s’éclairer à l’électricité. C’est une famille du Sud de la Turquie, d’Antakya, qui me l’a raconté. Le matin, c’était le chat qui éteignait la lumière du Sabbat. Pour ce faire, on accrochait l’un des deux bouts d’une petite ficelle à la prise de l’électricité et on laissait pendre à l’autre bout, un petit morceau de viande. Lorsque le chat arrivait, affamé, il sautait sur la viande, le levier basculait et la lumière s’éteignait. … Et je pourrais vous raconter un tas d’autres histoires comme celle-là…

 

La préparation du « Pesah » commençait trois mois à l’avance ; et on ne peut pas oublier la pénurie qu’il y avait en ce temps-là, surtout que, dans certaines maisons, il n’y avait pas d’eau courante et qu’il faisait très froid,  un froid de canard  que l’on dirait en français. Eux disaient : « inyeve piko », qui veut dire la même chose. Les loups descendaient dans les villages et dans les villes et mangeaient les gens… On utilisait la « loksa », la vaisselle de Pâque que l’on gardait précieusement et qui n’était employée que durant les huit jours du « Pesah ».

 

La troisième partie de ce récit s’est perdu, dans sa version électronique, dû à un problème informatique.

Vous pouvez la lire dans le numéro 16 de AIR

 

Pour la quatrième, qui est aussi la fin, cliquez ici