Marcelin Dorsaz

 

Mes souvenirs de Randonnaz

- deuxième partie –

 

Mon frère Étienne

 

Enfant, mon frère Etienne était une boule de nerfs. Combien de fois j’ai entendu maman dire : «C’est pas possible, il ne fait que du mal. » Papa l’appelait «le chelevo » - le soulevé.

 

Malgré toutes les fessées qu’il lui avait administrées, il ne réussit pas à le calmer.

 

Ici, je sors de ma mémoire, car je ne me souviens pas de cette bourde que m’ont racontée Angeline et Florine à Ferdinand. Maman avait mis à couver des œufs. Étienne surveillait la sortie des poussins. Comme ceux-ci tardaient à venir, il se dit que s’il remplaçait la «covache » - poule pondeuse - les poussins viendraient plus tôt. Chassant la poule, il s’assit lui-même sur les œufs. Comme ceux-ci étaient prêts à éclore, donc la coquille était ramollie, ce fut un désastre : tous les œufs écrasés ! Étienne, les pantalons dégoulinants de jaune d’œuf, écopa d’une fessée dont il avait l’habitude et ne changea pas pour autant. Papa, prenant son fils à bout de bras et levant les yeux au ciel, se demandait que faire d’un pareil phénomène.

 

 

Ma soeur Amélie

 

Nous étions à Pierraplate. Nous jouions sur ce caillou plat après le torrent, sur le chemin du village. Il devait y avoir entre autre Angeline à Ferdinand qui était un peu notre grande sœur. Soudain,  ma  sœur  Amélie  tombe  du  caillou,  vers  le torrent !

 

Epouvanté, je cours appeler maman. Heureusement, à notre arrivée, les autres avaient ramené ma sœur sur le chemin. Ma sœur a eu moins de chance avec l’un de ses yeux. Maman se demandait pourquoi elle tournait un peu sa tête. Inquiète, elle se demandait si ma sœur ne souffrait pas d’un problème de vision. Pour tout soin, on lui fit subir d’interminables séances où mes parents mettaient la main tantôt sur un œil, tantôt sur l’autre. Peut-être bien qu’un oculiste aurait pu faire quelque chose pour sauver son œil.

 

 

Ma soeur Julie

 

Je crois que c’est la première fois que j’ai appris qu’une dame de la plaine était allée chercher un poupon à La Bâtiaz et l’avait apporté chez nous dans un panier. J’ai une vision très nette de son arrivée. Nous en étions ravis, c’était ma sœur Julie.

 

Et voilà que pour souligner l’événement, mon frère Abel fait une grosse bêtise. Ayant fouillé dans «l’autre des chambres », il trouve un détonateur que papa avait pourtant bien caché. Curieux, il pose cet objet sur une pierre, devant le four et le tenant d’une main, frappe de l’autre avec un caillou. L’engin éclate, Abel a son pouce et son index à demi arrachés ! C’était un dimanche et maman était au lit avec sa petite Julie née la veille. Heureusement, le vieux Etienne Cotture était au village. N’écoutant que son courage, il prend Abel dans ses bras et descend en plaine.

 

 

Mes engelures

 

Enfant, j’ai toujours souffert des engelures. Chaque hiver, quand venait le froid, mes orteils enflaient, devenaient tout rougis et parfois même, la peau éclatait. C’était très douloureux. Ce qui me laisse le souvenir le plus vivace de cet ennui, c’est la façon dont  on  me  soignait.  Il  me  semble que c’était toujours grand-papa qui s’en occupait. Il prenait une «mettre », sorte de bidon pour donner aux cochons, qu’il remplissait de neige et dans laquelle je devais plonger mes pieds. Des pieds douloureux dans de la neige évidemment froide, c’était ni plus ni moins que de la torture. Efficace ou non ? Allez savoir ...

J’ai du reste une photo où, à côté de mon papa, j’ai des pantoufles aux pieds, certainement à cause de mes engelures.

 

 

Je me casse une jambe

 

Papa avait dévalé du bois en plaine. Il l’emmenait jusqu’au bout de la «rouane », là où l’on faisait le feu du 1er  août. Après avoir crié de toutes ses forces : «Guilladavo » (loin de dessous), il projetait ses billes de bois dans le vide, au-dessus de «Tsamoère » jusqu'à Grü. Ensuite, il fallait les apporter à La Fontaine. Pour ce faire, il prit son char à échelles, et moi avec.

 

Au retour, peut-être que je n’étais pas suffisamment calé car, m’étant endormi, je tombai du char et me cassai la jambe.

 

O heureuse chute ! Je ne sais pour quelle raison je dus rester quelque temps en notre mazot à La Fontaine, vraisemblable- ment sous la garde de ma grand-maman. Par bonheur, il y avait Tante Julie. Elle qui passait sa vie à travailler dans les hôtels de Montreux avait récupéré toutes sortes d’objets que des enfants fortunés ne voulaient plus. Je pus ainsi jouer avec un cheval de bois attelé à une voiture et un éléphant monté par un enfant noir.

 

Pour rester dans le dévalage du bois, mais en débordant sur les années 1931-32, André à l’Oncle Maurice m’a souvent rappelé qu’il avait aidé Papa à amener le bois au bout du roc avec notre mule Sabine que nous venions d’acquérir.

 

Puis en 33 ou 34, toujours avec Papa, Abel et moi avons dévalé du  bois  de  Randonnaz  à  Grü  le lendemain de Noël ou Nouvel An, seul jour où nous avions congé durant l’hiver.

Heureuses vacances ?

 

 

Les semailles

 

Avant Sabine, nous avions un grand mulet noir «par ensemble » - comme on disait - avec Grand-Papa de Buitonnaz.

Papa avait semé le blé dans le champ sous le chemin avant d’arriver au village. Grand-Papa Ignace hersait. Pour ce faire, on disposait d’une herse composée de branches. Mais comme cet outil était trop léger, il fallait l’alourdir avec une pierre plate. Cette fois-là, je faisais la pierre. Comme le champ était assez long, je finis par m’endormir. Et ce qui devait arriver arriva : je quitte la herse et, comme nous étions en bordure du champ, je roule dans le talus en dessous.

 

 

La couleuvre

 

Papa fauchait au «Chicrotzet ». Ce pré se trouve au bord du chemin qui nous conduisait au bout du roc. Je lui apportais son déjeuner. J’étais, comme la plupart du temps en été, pieds nus. En marchant sur un peu d’herbe fauchée, je mis le pied sur une couleuvre. J’en eus une telle peur que je m’évanouis en poussant un grand cri. Je me souviens qu’en reprenant conscience, il y avait des femmes autour de moi. Suite à cet incident, j’ai, paraît-il, bégayé pendant un certain temps.

 

 

Mon oncle Roduit

 

Avec Papa, j’étais allé à l’inalpe à Losine. Il en était tout fier parce que son frère, l’oncle Symphorien, avait la reine. Elle s’appelait Combardin. En redescendant, Papa nous fait passer - il y avait des frères avec moi - saluer son beau-frère : mon Oncle Jules (papa de Mme Fumeaux), berger des génissons. Celui-ci logeait dans une cabane de pierres recouvertes d’une tôle. Pour dormir, il avait assemblé quelques branches de sapin. Cela m’avait tellement frappé que j’en ai gardé un souvenir vivace.

 

Grand-papa Pierre Carron

 

Avec Grand-Papa Ignace, nous nous sommes rendus à Sorniot pour faire ce qu’on disait «à mesure ». On mesurait, une fois par mois je pense, le rendement de ses vaches et c’est sur la base de ces contrôles que se faisait la répartition des fromages. Cela se passait dans les vieux chalets enfumés et sombres de surcroît. Nous étions dans la pénombre. Ignace présente au maître fromager - mon autre grand-père - le fils de sa fille Justine. Celui-ci, d’une voix tonitruante, me demande en patois comment je m’appelle. Terrorisé par cette voix et cette barbe, je m’agrippe à la jambe d’Ignace en hurlant. Il paraît que je fis des cauchemars pendant la nuit.

 

 

Derrière le Relais des Chasseurs, où je descendais chaque jour depuis le Nid d’Aigle, pour prendre mon repas de midi. C’est là que j’ai connu Monsieur Marcelin Dorsaz, l’auteur de ce récit, qui suivra dans le prochain numéro.

 

 

 

L’église de Chiboz

 

 

 

Sur le chemin de l’église